Torrès, plus vigoureux, lança latéralement un coup de sa manchetta, que Benito ne put entièrement esquiver. Son flanc droit fut atteint, et l'étoffe de son poncho se rougit de sang. Mais il riposta vivement et blessa légèrement Torrès à la main.
Divers coups furent alors échangés sans qu'aucun fût décisif. Le regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de Torrès, comme une lame qui s'enfonce jusqu'au coeur. Visiblement, le misérable commençait à se démonter. Il recula donc peu à peu, poussé par cet implacable justicier, qui était plus décidé à prendre la vie du dénonciateur de son père qu'à défendre la sienne. Frapper, c'était tout ce que voulait Benito, lorsque l'autre ne cherchait déjà plus qu'à parer ses coups.
Bientôt Torrès se vit acculé à la lisière même de la berge, en un endroit où, légèrement évidée, elle surplombait le fleuve. Il comprit le danger, il voulut reprendre l'offensive et regagner le terrain perdu… Son trouble s'accroissait, son regard livide s'éteignait sous ses paupières… Il dut enfin se courber sous le bras qui le menaçait.
«Meurs donc!» cria Benito.
Le coup fut porté en pleine poitrine, mais la pointe de la manchetta s'émoussa sur un corps dur, caché sous le poncho de Torrès.
Benito redoubla son attaque. Torrès, dont la riposte n'avait pas atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore obligé de reculer. Alors il voulut crier… crier que la vie de Joam Dacosta était attachée à la sienne!… Il n'en eut pas le temps.
Un second coup de la manchetta s'enfonça, cette fois, jusqu'au coeur de l'aventurier. Il tomba en arrière, et, le sol lui manquant soudain, il fut précipité en dehors de la berge. Une dernière fois ses mains se raccrochèrent convulsivement à une touffe de roseaux, mais elles ne purent l'y retenir… Il disparut sous les eaux du fleuve. Benito était appuyé sur l'épaule de Manoel; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut même pas donner à ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui était légère.
«À la jangada, dit-il, à la jangada! Manoel et Fragoso, sous l'empire d'une émotion profonde, le suivirent sans ajouter une parole.
Un quart d'heure après, tous trois arrivaient près de la berge à laquelle la jangada était amarrée. Benito et Manoel se précipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer.
«Mon fils! mon frère!»