Le dessin de la famille Garral ne serait pas achevé, il lui manquerait quelques traits, s'il n'était parlé du nombreux personnel de la fazenda.
Au premier rang, il convient de nommer une vieille négresse de soixante ans, Cybèle, libre par la volonté de son maître, esclave par son affection pour lui et les siens, et qui avait été la nourrice de Yaquita. Elle était de la famille. Elle tutoyait la fille et la mère. Toute la vie de cette bonne créature s'était passée dans ces champs, au milieu de ces forêts, sur cette rive du fleuve, qui bornaient l'horizon de la ferme. Venue enfant à Iquitos, à l'époque où la traite des noirs se faisait encore, elle n'avait jamais quitté ce village, elle s'y était mariée, et, veuve de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle était restée au service de Magalhaës. De l'Amazone, elle ne connaissait que ce qui en coulait devant ses yeux.
Avec elle, et plus spécialement attachée au service de Minha, il y avait une jolie et rieuse mulâtresse, de l'âge de la jeune fille, et qui lui était toute dévouée. Elle se nommait Lina. C'était une de ces gentilles créatures, un peu gâtées, auxquelles on passe une grande familiarité, mais qui, en revanche, adorent leurs maîtresses. Vive, remuante, caressante, câline, tout lui était permis dans la maison.
Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes: les Indiens, au nombre d'une centaine, employés à gages pour les travaux de la fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n'était pas libres encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam Garral avait précédé dans cette voie le gouvernement brésilien. En ce pays, d'ailleurs, plus qu'en tout autre, les nègres venus du Benguela, du Congo, de la Côte d'Or, ont toujours été traités avec douceur, et ce n'était pas à la fazenda d'Iquitos qu'il eût fallu chercher ces tristes exemples de cruauté, si fréquents sur les plantations étrangères.
CHAPITRE QUATRIÈME HÉSITATIONS
Manoel aimait la soeur de son ami Benito, et la jeune fille répondait à son affection. Tous deux avaient pu s'apprécier: ils étaient vraiment dignes l'un de l'autre.
Lorsqu'il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments qu'il éprouvait pour Minha, Manoel s'en était tout d'abord ouvert à Benito.
«Ami Manoel, avait aussitôt répondu l'enthousiaste jeune homme, tu as joliment raison de vouloir épouser ma soeur! Laisse-moi agir! Je vais commencer par en parler à notre mère, et je crois pouvoir te promettre que son consentement ne se fera pas attendre!»
Une demi-heure après, c'était fait. Benito n'avait rien eu à apprendre à sa mère: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le coeur des deux jeunes gens.
Dix minutes après, Benito était en face de Minha. Il faut en convenir, il n'eut pas là non plus à faire de grands frais d'éloquence. Aux premiers mots, la tête de l'aimable enfant se pencha sur l'épaule de son frère, et cet aveu «Que je suis contente!» était sorti de son coeur.