Eh bien! mais c'est la proportion normale, c'est-à-dire un cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si elle a été modifiée régulièrement, si un b a toujours été représenté par un l, par exemple, un o par un v, un g par un k, un u par un r, etc., je veux perdre ma place de juge à Manao, si je n'arrive pas à lire ce document! Eh! qu'ai-je donc à faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie analytique, qui s'est nommé Edgard Poë!»
Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'oeuvre. Qui n'a pas lu le Scarabée d'or?
Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de points et virgules, est soumis à une méthode véritablement mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne peuvent avoir oubliées.
Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et de l'honneur d'un homme! Cette question d'en deviner le chiffre devait donc être bien autrement intéressante.
Le magistrat, qui avait souvent lu et relu «son» Scarabée d'or, connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion. En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire le document relatif à Joam Dacosta.
«Qu'a fait Edgard Poë? se répétait-il. Avant tout, il a commencé par rechercher quel était le signe,—ici il n'y a que des lettres—, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est la lettre h, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que h ne signifie pas h, mais, au contraire, que h doit représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit en portugais. En anglais, en français, ce serait e, sans doute; en italien ce serait i ou a; en portugais ce serai a ou o. Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que _h _signifie a ou o.»
Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre qui, après l'h, figurait le plus grand nombre de fois dans la notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant:
h = 23 fois.
y =19—
u =17—