Le juge Jarriquez avait couru à sa table, et, le crayon à la main, il avait établi sa formule sur le nombre indiqué par Bobo,— lequel Bobo n'était que l'interprète du hasard en cette circonstance.

On le comprend, il eût été par trop invraisemblable que ce nombre, 76223 eût été précisément celui qui servait de clef au document.

Il ne produisit donc d'autre résultat que d'amener à la bouche du juge Jarriquez un juron tellement accentué que Bobo s'empressa de détaler au plus vite.

CHAPITRE QUINZIÈME DERNIERS EFFORTS

Cependant le magistrat n'avait pas été seul à se consumer en stériles efforts. Benito, Manoel, Minha s'étaient réunis dans un travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret, duquel dépendaient la vie et l'honneur de leur père. De son côté, Fragoso, aidé par Lina, n'avait pas voulu être en reste; mais toute leur ingéniosité n'y avait pas réussi et le nombre leur échappait toujours!

«Trouvez donc, Fragoso! lui répétait sans cesse la jeune mulâtresse, trouvez donc!

Je trouverai!» répondait Fragoso.

Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso avait l'idée de mettre à exécution certain projet dont il ne voulait pas parler, même à Lina, projet qui était aussi passé dans son cerveau à l'état d'obsession: c'était d'aller à la recherche de cette milice à laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des bois, et de découvrir quel avait pu être cet auteur du document chiffré, qui s'était avoué coupable de l'attentat de Tijuco. Or, la partie de la province des Amazones dans laquelle opérait cette milice, l'endroit même où Fragoso l'avait rencontrée quelques années auparavant, la circonscription à laquelle elle appartenait, n'étaient pas très éloignés de Manao. Il suffisait de descendre le fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la Madeira, affluent de sa rive droite, et là, sans doute, se rencontrerait le chef de ces «capitaës do mato», qui avait compté Torrès parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au plus, Fragoso pouvait s'être mis en rapport avec les anciens camarades de l'aventurier.

«Oui, sans doute, je puis faire cela, se répétait-il, mais après? Que résultera-t-il de ma démarche, en admettant qu'elle réussisse? Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrès est mort récemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime? Cela démontrera-t-il qu'il a remis à Torrès un document dans lequel il avoue son crime et en décharge Joam Dacosta? Cela donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrès! Et ces deux hommes ne sont plus!»

Ainsi raisonnait Fragoso. Il était trop évident que sa démarche ne pourrait aboutir à rien. Et pourtant cette pensée, c'était plus fort que lui. Une puissance irrésistible le poussait à partir, bien qu'il ne fût pas même assuré de retrouver la milice de la Madeira! En effet, elle pouvait être en chasse, dans quelque autre partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait plus de temps à Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis, enfin, pour arriver à quoi, à quel résultat?