Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 août, avant le lever du soleil, Fragoso, sans prévenir personne, quittait furtivement la jangada, arrivait à Manao et s'embarquait sur une de ces nombreuses égariteas qui descendent journellement l'Amazone.

Et lorsqu'on ne le revit plus à bord, quand il ne reparut pas de toute cette journée, ce fut un étonnement. Personne, pas même la jeune mulâtresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur si dévoué dans des circonstances aussi graves!

Quelques-uns purent même se demander, non sans quelque raison, si le pauvre garçon, désespéré d'avoir personnellement contribué, lorsqu'il le rencontra à la frontière, à attirer Torrès sur la jangada, ne s'était pas abandonné à quelque parti extrême!

Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait donc se dire Benito? Une première fois, à Iquitos, il avait engagé Torrès à visiter la fazenda. Une deuxième fois, à Tabatinga, il l'avait conduit à bord de la jangada pour y prendre passage. Une troisième fois, en le provoquant, en le tuant, il avait anéanti le seul témoin dont le témoignage pût intervenir en faveur du condamné! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de son père, des terribles éventualités qui en seraient la conséquence!

En effet, si Torrès eût encore vécu, Benito ne pouvait-il se dire que, d'une façon ou d'une autre, par commisération ou par intérêt, l'aventurier eût fini par livrer le document?

Fragoso quittait furtivement la jangada.

À force d'argent, Torrès, que rien ne pouvait compromettre, ne se serait-il pas décidé à parler? La preuve tant cherchée n'aurait-elle pas été enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans doute!… Et le seul homme qui eût pu fournir ce témoignage, cet homme était mort de la main de Benito!

Voilà ce que le malheureux jeune homme répétait à sa mère, à Manoel, à lui-même! Voilà quelles étaient les cruelles responsabilités dont sa conscience lui imposait la charge!

Cependant, entre son mari, près duquel elle passait toutes les heures qui lui étaient accordées, et son fils en proie à un désespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse Yaquita ne perdait rien de son énergie morale.

On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhaës, la digne compagne du fazender d'Iquitos.