En ce moment, d'ailleurs, Torrès n'était plus au Brésil.
Il avait tout récemment passé la frontière, et, depuis quelques jours, il errait dans ces forêts du Pérou, au milieu desquelles se développe le cours du Haut-Amazone.
Torrès était un homme de trente ans environ, bien constitué, sur qui les fatigues d'une existence assez problématique ne semblaient pas avoir eu prise, grâce à un tempérament exceptionnel, à une santé de fer.
De taille moyenne, large d'épaules, les traits réguliers, la démarche assurée, le visage très hâlé par l'air brûlant des tropiques, il portait une épaisse barbe noire. Ses yeux, perdus sous des sourcils rapprochés, jetaient ce regard vif, mais sec, des natures impudentes. Même au temps où le climat ne l'avait pas encore bronzée, sa face, loin de rougir facilement, devait plutôt se contracter sous l'influence des passions mauvaises.
Torrès était vêtu à la mode fort rudimentaire du coureur des bois. Ses vêtements témoignaient d'un assez long usage: sur sa tête, il portait un chapeau de cuir à larges bords, posé de travers; sur ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige d'épaisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce costume; un «puncho» déteint, jaunâtre, ne laissant voir ni ce qu'était la veste, ni ce qu'avait été le gilet, qui lui couvraient la poitrine.
Mais, si Torrès était un capitaine des bois, il était évident qu'il n'exerçait plus ce métier, du moins dans les conditions où il se trouvait actuellement. Cela se voyait à l'insuffisance de ses moyens de défense ou d'attaque pour la poursuite des noirs. Pas d'arme à feu: ni fusil, ni revolver. À la ceinture, seulement, un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de chasse et qu'on appelle une «manchetta». En outre, Torrès était muni d'une «enchada», sorte de houe, plus spécialement employée à la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les forêts du Haut-Amazone, où les fauves sont généralement peu à craindre.
En tout cas, ce jour-là, 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier fût singulièrement absorbé dans la lecture du document sur lequel ses yeux étaient fixés, ou que, très habitué à errer dans ces bois du Sud-Amérique, il fût bien indifférent à leurs splendeurs. En effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation: ni ce cri prolongé des singes hurleurs, que M. Saint-Hilaire a justement comparé au bruit de la cognée du bûcheron, s'abattant sur les branches d'arbres;—ni le tintement sec des anneaux du crotale, serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux;— ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de laideur dans la classe des reptiles;—ni même le coassement à la fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne peut prétendre à dépasser le boeuf en grosseur, l'égale par l'éclat de ses beuglements.
Torrès n'entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la voix complexe des forêts du Nouveau Monde. Couché au pied d'un arbre magnifique, il n'en était même plus à admirer la haute ramure de ce «pao ferro» ou bois de fer, à sombre écorce, serré de grain, dur comme le métal qu'il remplace dans l'arme ou l'outil de l'Indien sauvage. Non! Abstrait dans sa pensée, le capitaine des bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait à chaque lettre sa valeur véritable; il lisait, il contrôlait le sens de ces lignes incompréhensibles pour tout autre que pour lui, et alors il souriait d'un mauvais sourire.
Puis, il se laissa aller à murmurer à mi-voix ces quelques phrases que personne ne pouvait entendre en cet endroit désert de la forêt péruvienne, et que personne n'aurait su comprendre, d'ailleurs:
«Oui, dit-il, voilà une centaine de lignes, bien nettement écrites, qui ont pour quelqu'un que je sais une importance dont il ne peut se douter! Ce quelqu'un est riche! C'est une question de vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher!»