Et regardant le document d'un oeil avide:
«À un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette dernière phrase, cela ferait une somme[1]! C'est qu'elle a son prix, cette phrase! Elle résume le document tout entier! Elle donne leurs vrais noms aux vrais personnages! Mais, avant de s'essayer à la comprendre, il faudrait commencer par déterminer le nombre de mots qu'elle contient, et l'eût-on fait, son sens véritable échapperait encore!»
Et, ce disant, Torrès se mit à compter mentalement.
«Il y a là cinquante-huit mots! s'écria-t-il, ce qui ferait cinquante-huit contos[2]! Rien qu'avec cela on pourrait vivre au Brésil, en Amérique, partout où l'on voudrait, et même vivre à ne rien faire! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document m'étaient payés à ce prix! Il faudrait alors compter par centaines de contos! Ah! mille diables! J'ai là toute une fortune à réaliser, ou je ne suis que le dernier des sots!»
Il semblait que les mains de Torrès, palpant l'énorme somme, se refermaient déjà sur des rouleaux d'or.
Brusquement, sa pensée prit alors un nouveau cours.
«Enfin! s'écria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas les fatigues de ce voyage, qui m'a conduit des bords de l'Atlantique au cours du Haut-Amazone! Cet homme pouvait avoir quitté l'Amérique, il pouvait être au-delà des mers, et alors, comment aurais-je pu l'atteindre? Mais non! Il est là, et, en montant à la cime de l'un de ces arbres, je pourrais apercevoir le toit de l'habitation où il demeure avec toute sa famille!»
Puis, saisissant le papier et l'agitant avec un geste fébrile:
«Avant demain, dit-il, je serai en sa présence! Avant demain, il saura que son honneur, sa vie sont renfermés dans ces lignes! Et lorsqu'il voudra en connaître le chiffre qui lui permette de les lire, eh bien, il le payera, ce chiffre! Il le payera, si je veux, de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang! Ah! mille diables! Le digne compagnon de la milice qui m'a remis ce document précieux, qui m'en a donné le secret, qui m'a dit où je trouverais son ancien collègue et le nom sous lequel il se cache depuis tant d'années, ce digne compagnon ne se doutait guère qu'il faisait ma fortune!»
Torrès regarda une dernière fois le papier jauni, et, après l'avoir plié avec soin, il le serra dans un solide étui de cuivre, qui lui servait aussi de porte-monnaie.