—Eh! que voulez-vous, mon brave monsieur! répondit en souriant Fragoso. Un moment de désespoir, que j'aurais bien regretté, si les regrets sont de l'autre monde! Mais huit cents lieues de pays à parcourir encore, et pas une pataque à la poche, cela n'est pas fait pour réconforter! J'avais perdu courage, évidemment!»

Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agréable figure. À mesure
qu'il se remettait, on voyait que son caractère devait être gai.
C'était un de ces barbiers nomades qui courent les rives du
Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les
Ressources de leur métier au service des nègres, négresses, Indiens,
Indiennes, qui les apprécient fort.

Mais le pauvre Figaro, bien abandonné, bien misérable, n'ayant pas mangé depuis quarante heures, égaré dans cette forêt, avait un instant perdu la tête… et on sait le reste.

«Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous à la fazenda d'Iquitos.

—Comment donc, mais avec plaisir! répondit Fragoso. Vous m'avez dépendu, je vous appartiens! Il ne fallait pas me dépendre!

—Hein! chère maîtresse, avons-nous bien fait de continuer notre promenade! dit Lina.

—Je le crois bien! répondit la jeune fille.

—N'importe, dit Benito, je n'aurais jamais cru que nous finirions par trouver un homme au bout de notre cipo!

—Et surtout un barbier dans l'embarras, en train de se pendre!» répondit Fragoso.

Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui s'était passé. Il remercia chaudement Lina de la bonne idée qu'elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le chemin de la fazenda, où Fragoso fut accueilli de manière à n'avoir plus ni l'envie ni le besoin de recommencer sa triste besogne!