Toute cette première assise ne devait pas être faite de troncs juxtaposés. Un petit intervalle avait été laissé entre eux, et ils furent reliés par des poutrelles traversières qui assuraient la solidité de l'ensemble. Des câbles de «piaçaba» les rattachaient l'un à l'autre, et avec autant de solidité qu'un câble de chanvre. Cette matière, qui est faite des ramicules d'un certain palmier, très abondant sur les rives du fleuve, est universellement employée dans le pays. Le piaçaba flotte, résiste à l'immersion, se fabrique à bon marché, toutes raisons qui en ont fait un article précieux, entré déjà dans le commerce du vieux monde.

Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la jangada, surélevé de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il y en avait là pour une somme considérable, et on l'admettra sans peine, si l'on tient compte de ce que ce train de bois mesurait mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de soixante mille pieds carrés. En réalité, c'était une forêt tout entière qui allait se livrer au courant de l'Amazone.

Ces travaux de construction s'étaient plus spécialement accomplis sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu'ils furent terminés, la question de l'aménagement, mise à l'ordre du jour, fut soumise à la discussion de tous, à laquelle on convia même ce brave Fragoso.

Un mot seulement pour dire quelle était devenue sa nouvelle situation à la fazenda.

Du jour où il avait été recueilli par l'hospitalière famille, le barbier n'avait jamais été si heureux. Joam Garral lui avait offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait, lorsque cette liane «l'avait saisi par le cou, disait-il, et arrêté net»! Fragoso avait accepté, remercié de tout son coeur, et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait à se rendre utile de mille façons. C'était, d'ailleurs, un garçon très intelligent, ce qu'on pourrait appeler un «droitier des deux mains», c'est-à-dire qu'il était apte à tout faire et à tout faire bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, fécond en reparties joyeuses, il n'avait pas tardé à être aimé de tous.

Mais c'était envers la jeune mulâtresse qu'il prétendait avoir contracté la plus grosse dette.

«Une fameuse idée que vous avez eue, mademoiselle Lina, répétait-il sans cesse, de jouer à la «liane conductrice»! Ah! vraiment, c'est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas toujours un pauvre diable de barbier au bout!

—C'est le hasard, monsieur Fragoso, répondait Lina en riant, et je vous assure que vous ne me devez rien!

—Comment! rien, mais je vous dois la vie, et je demande à la prolonger pendant une centaine d'années encore, pour que ma reconnaissance dure plus longtemps! Voyez-vous, ce n'était pas ma vocation de me pendre! Si j'ai essayé de le faire, c'était par nécessité! Mais, tout bien examiné, j'aimais mieux cela que de mourir de faim et de servir, avant d'être mort tout à fait, de pâture à des bêtes! Aussi cette liane, c'est un lien entre nous, et vous aurez beau dire…»

La conversation, en général, se continuait sur un ton plaisant. Au fond, Fragoso était très reconnaissant à la jeune mulâtresse d'avoir eu l'initiative de son sauvetage, et Lina n'était point insensible aux témoignages de ce brave garçon, très ouvert, très franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amitié ne laissait pas d'amener quelques plaisants «Ah! ah!» de la part de Benito, de la vieille Cybèle et de biens d'autres.