Donc, pour en revenir à la jangada, après discussion, il fut décidé que son installation serait aussi complète et aussi confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs mois. La famille Garral comprenait le père, la mère, la jeune fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cybèle et Lina, qui devaient occuper une habitation à part. À ce petit monde, il fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le pilote auquel serait confiée la direction de la jangada.
Un personnel aussi nombreux n'était que suffisant pour le service du bord. En effet, il s'agissait de naviguer au milieu des tournants du fleuve, entre ces centaines d'îles et d'îlots qui l'encombrent. Si le courant de l'Amazone fournissait le moteur, il n'imprimait pas la direction. De là, ces cent soixante bras nécessaires à la manoeuvre des longues gaffes, destinées à maintenir l'énorme train de bois à égale distance des deux rives.
Tout d'abord, on s'occupa de construire la maison de maître à l'arrière de la jangada. Elle fut aménagée de manière à contenir cinq chambres et une vaste salle à manger. Une de ces chambres devait être commune à Joam Garral et à sa femme, une autre à Lina et à Cybèle, près de leurs maîtresses, une troisième à Benito et à Manoel. Minha aurait une chambre à part, qui ne serait pas la moins confortablement disposée.
Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches imbriquées, bien imprégnées de résine bouillante, ce qui devait les rendre imperméables et parfaitement étanches. Des fenêtres latérales et des fenêtres de façade l'éclairaient gaiement. Sur le devant s'ouvrait la porte d'entrée, donnant accès dans la salle commune. Une légère véranda, qui en protégeait la partie antérieure contre l'action des rayons solaires, reposait sur de sveltes bambous. Le tout était peint d'une fraîche couleur d'ocre, qui réverbérait la chaleur au lieu de l'absorber, et assurait à l'intérieur une température moyenne.
Mais, quand «le gros oeuvre», comme on dit, eut été élevé sur les plans de Joam Garral, Minha intervint.
«Père, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par tes soins, tu nous permettras d'arranger cette demeure à notre fantaisie. Le dehors t'appartient, mais le dedans est à nous. Ma mère et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu n'as pas quitté Iquitos!
—Fais à ta guise, Minha, répondit Joam Garral en souriant de ce triste sourire qui lui revenait quelquefois.
—Ce sera charmant!
—Je m'en rapporte à ton bon goût, ma chère fille!
—Et cela nous fera honneur, père! répondit Minha. Il le faut pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le nôtre, et dans lequel tu vas rentrer après tant d'années d'absence!