—Oui! Minha, oui! répondit Joam Garral. C'est un peu comme si nous revenions d'exil… un exil volontaire! Fais donc de ton mieux, ma fille! J'approuve d'avance tout ce que tu feras!»
À la jeune fille, à Lina, auxquelles devaient se joindre volontiers Manoel d'une part, Fragoso de l'autre, revenait le soin d'orner l'habitation à l'intérieur. Avec un peu d'imagination et de sens artistique, ils devaient arriver à faire très bien les choses.
Au dedans, d'abord, les meubles les plus jolis de la fazenda trouvèrent naturellement leur place. On en serait quitte pour les renvoyer, après l'arrivée au Para, par quelque igaritea de l'Amazone: Tables, fauteuils de bambous, canapés de cannes, étagères de bois sculpté, tout ce qui constitue le riant mobilier d'une habitation de la zone tropicale, fut disposé avec goût dans la maison flottante. On sentait bien qu'en dehors de la collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes présidaient à cet arrangement. Qu'on ne s'imagine pas que la planche des murs fût restée à nu! Non! les parois disparaissaient sous des tentures du plus agréable aspect. Seulement ces tentures, faites de précieuses écorces d'arbres, c'étaient des «tuturis», qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des plus souples et des plus riches étoffes de l'ameublement moderne. Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement tigrées, d'épaisses fourrures de singes, offraient au pied leurs moelleuses toisons. Quelques légers rideaux de cette soie roussâtre, que produit le «suma-uma», pendaient aux fenêtres. Quant aux lits, enveloppés de leurs moustiquaires, oreillers, matelas, coussins, ils étaient remplis de cette élastique et fraîche substance que donne le bombax dans le haut bassin de l'Amazone.
Puis, partout, sur les étagères, sur les consoles, de ces jolis riens, rapportés de Rio-Janeiro ou de Bélem, d'autant plus précieux pour la jeune fille, qu'ils lui venaient de Manoel. Quoi de plus agréable aux yeux que ces bibelots, dons d'une main amie, qui parlent sans rien dire!
En quelques jours, cet intérieur fut entièrement disposé, et c'était à se croire dans la maison même de la fazenda. On n'en eût pas voulu d'autre pour demeure sédentaire, sous quelque beau bouquet d'arbres, au bord d'un courant d'eau vive. Pendant qu'elle descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne déparerait pas les sites pittoresques, qui se déplaceraient latéralement à elle.
Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins les yeux au dehors qu'au dedans.
En effet, à l'extérieur, les jeunes gens avaient rivalisé de goût et d'imagination.
La maison était littéralement enfeuillagée du soubassement jusqu'aux dernières arabesques de la toiture. C'était un fouillis d'orchidées, de bromélias, de plantes grimpantes, toutes en fleur, que nourrissaient des caisses de bonne terre végétale, enfouies sous des massifs de verdure. Le tronc d'un mimosa ou d'un ficus n'eût pas été habillé d'une parure plus «tropicalement» éclatante! Que de capricieuses broutilles, que de rubellées rouges, de pampres jaune d'or, de grappes multicolores, de sarments enchevêtrés, sur les corbeaux supportant le bout du faîtage, sur les arçons de la toiture, sur le sommier des portes! Il avait suffi de prendre à pleines mains dans les forêts voisines de la fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces parasites; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle s'accrochait à tous les angles, elle s'enguirlandait à toutes les saillies, elle se bifurquait, elle «touffait», elle jetait à tort et à travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus rien voir de l'habitation, qui semblait être enfouie sous un énorme buisson en fleur.
Attention délicate et dont on reconnaîtra aisément l'auteur, l'extrémité de ce cipo allait s'épanouir à la fenêtre même de la jeune mulâtresse. On eût dit d'un bouquet de fleurs toujours fraîches que ce long bras lui tendait à travers la persienne.
En somme, tout cela était charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina furent contentes, il est inutile d'y insister.