Et ce n'était pas tout. Il y a dans ces contrées une espèce de vin violet foncé qui se tire du suc des palmiers «assais», et dont les Brésiliens apprécient fort le goût aromatique. Aussi s'en trouvait-il à bord un nombre respectable de frasques[6], qui seraient vides, sans doute, en arrivant au Para.
Et, en outre, le cellier spécial de la jangada faisait honneur à Benito, qui s'en était constitué l'ordonnateur en chef. Quelques centaines de bouteilles de Xérès, de Sétubal, de Porto, rappelaient des noms chers aux premiers conquérants de l'Amérique du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encavé certaines dames-jeannes[7], remplies de cet excellent tafia, qui est une eau-de-vie de sucre, un peu plus accentuée au goût que le beiju national.
Quant au tabac, ce n'était point cette plante grossière dont se contentent le plus habituellement les indigènes du bassin de l'Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz, c'est-à-dire de la contrée où se récolte le tabac le plus estimé de toute l'Amérique centrale.
Ainsi était donc disposée à l'arrière de la jangada l'habitation principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout formant une partie réservée à la famille Garral et à leurs serviteurs personnels.
Vers la partie centrale, en abord, avaient été construits les baraquements destinés au logement des Indiens et des noirs. Ce personnel devait se trouver là dans les mêmes conditions qu'à la fazenda d'Iquitos, et de manière à pouvoir toujours manoeuvrer sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel, il fallait un certain nombre d'habitations, qui allaient donner à la jangada l'aspect d'un petit village en dérive. Et, en vérité, il allait être plus bâti et plus habité que bien des hameaux du Haut-Amazone.
Aux Indiens, Joam Garral avait réservé de véritables carbets, sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage était supporté par de légers baliveaux. L'air circulait librement à travers ces constructions ouvertes et balançait les hamacs suspendus à l'intérieur. Là, ces indigènes, parmi lesquels on comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et enfants, seraient logés comme ils le sont à terre.
Les noirs, eux, avaient retrouvé sur le train flottant leurs ajoupas habituels. Ils différaient des carbets en ce qu'ils étaient hermétiquement fermés sur leurs quatre faces, dont une seule donnait accès à l'intérieur de la case. Les Indiens, accoutumés à vivre au grand air, en pleine liberté, n'auraient pu s'habituer à cette sorte d'emprisonnement de l'ajoupa, qui convenait mieux à la vie des noirs.
Enfin, sur l'avant, s'élevaient de véritables docks contenant les marchandises que Joam Garral transportait à Bélem en même temps que le produit de ses forêts.
Là, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la riche cargaison avait trouvé place avec autant d'ordre que si elle eût été soigneusement arrimée dans la cale d'un navire.
En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient la partie la plus précieuse de cette cargaison, puisque la livre de ce produit valait alors de trois à quatre francs. La jangada emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette smilacée qui forme une branche importante du commerce d'exportation dans tout le bassin de l'Amazone, et devient de plus en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indigènes se montrent peu soigneux d'en respecter les tiges quand ils la récoltent. Fèves tonkins, connues au Brésil sous le nom de «cumarus», et servant à faire certaines huiles essentielles; sassafras, dont on tire un baume précieux contre les blessures, ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et une certaine quantité de bois précieux complétaient cette cargaison, d'une défaite lucrative et facile dans les provinces du Para.