Peut-être s'étonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs embarqués eût été limité seulement à ce qu'exigeait la manoeuvre de la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand nombre, en prévision d'une attaque possible des tribus riveraines de l'Amazone?

C'eût été inutile. Ces indigènes de l'Amérique centrale ne sont point à redouter, et les temps sont bien changés où il fallait sérieusement se prémunir contre leurs agressions. Les Indiens des rives appartiennent à des tribus paisibles, et les plus farouches se sont retirés devant la civilisation, qui se propage peu à peu le long du fleuve et de ses affluents. Des nègres déserteurs, des échappés des colonies pénitentiaires du Brésil, de l'Angleterre, de la Hollande ou de la France, seraient seuls à craindre. Mais ces fugitifs ne sont qu'en petit nombre; ils n'errent que par groupes isolés, à travers les forêts ou les savanes, et la jandaga était en mesure de repousser toute attaque de la part de ces coureurs de bois.

En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes, des villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un désert que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait donc pas à tenir compte. Aucune agression n'était à prévoir.

Pour achever de décrire la jangada, il ne reste plus à parler que de deux ou trois constructions de nature bien différente, qui achevaient de lui donner un très pittoresque aspect.

À l'avant s'élevait la case du pilote. On dit à l'avant, et non à l'arrière, où se trouve habituellement la place du timonier. En effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas à faire usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune action sur un train de cette longueur, quand même ils eussent été manoeuvrés par cent bras vigoureux. C'était latéralement, au moyen de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuyés sur le fond du lit, qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait sa direction, lorsqu'elle s'en écartait. Par ce moyen, elle pouvait s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas, deux pirogues avec leur gréement, étaient à bord et permettaient de communiquer facilement avec les berges. Le rôle du pilote se bornait donc à reconnaître les passes du fleuve, les déviations du courant, les remous qu'il convenait d'éviter, les anses ou criques qui présentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa place était et devait être à l'avant.

Si le pilote était le directeur matériel de cette immense machine —ne peut-on justement employer cette expression?—un autre personnage en allait être le directeur spirituel: c'était le padre Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos.

Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait dû saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un vieux prêtre qu'elle vénérait.

Le padre Passanha, âgé alors de soixante-dix ans, était un homme de bien, tout empreint de la ferveur évangélique, un être charitable et bon, et, au milieu de ces contrées où les représentants de la religion ne donnent pas toujours l'exemple des vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu des régions les plus sauvages du monde.

Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait à Iquitos, dans la Mission dont il était le chef. Il était aimé de tous et méritait de l'être. La famille Garral l'avait en grande estime. C'était lui qui avait marié la fille du fermier Magalhaës et le jeune commis recueilli à la fazenda. Il avait vu naître leurs enfants, il les avait baptisés, instruits, et il espérait bien leur donner, à eux aussi, la bénédiction nuptiale.

L'âge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son laborieux ministère. L'heure de la retraite avait sonné pour lui. Il venait d'être remplacé à Iquitos par un missionnaire plus jeune, et il se disposait à retourner au Para, pour y finir ses jours dans un de ces couvents qui sont réservés aux vieux serviteurs de Dieu.