Bien que le mouvement fût assuré, qu'il n'y eût pas d'erreur possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de l'étiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque émotion à tous les intéressés. En effet, que, par une cause inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'élevassent pas assez pour déterminer la flottaison de la jangada, et tout cet énorme travail eût été à refaire. Mais, comme la décroissance de la crue se serait rapidement prononcée, il aurait fallu de longs mois pour se retrouver dans des conditions identiques.

Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada étaient réunis sur un plateau, qui dominait la grève d'une centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte d'anxiété bien compréhensible. Là se trouvaient Yaquita, sa fille, Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cybèle et quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda.

Fragoso ne pouvait tenir en place; il allait, il venait, il descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points de repère et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonflée venait de les atteindre.

«Il flottera, il flottera, s'écria-t-il, le train qui doit nous emporter à Bélem! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone!»

Joam Garral, lui, était sur le radeau avec le pilote et une nombreuse équipe. À lui appartenait de prendre toutes les mesures nécessaires au moment de l'opération. La jangada, d'ailleurs, était bien amarrée à la rive avec de solides câbles, et elle ne pouvait être entraînée par le courant, quand elle viendrait à flotter.

Toute une tribu de cent cinquante à deux cents Indiens des environs d'Iquitos, sans compter la population du village, était venue assister à cet intéressant spectacle.

On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans cette foule impressionnée.

Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau supérieur à celui de la veille,—plus d'un pied—, et la grève disparaissait déjà tout entière sous la nappe liquide.

Un certain frémissement se propagea à travers les ais de l'énorme charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'elle ne fût entièrement soulevée et détachée du fond.

Pendant une heure, ces frémissements s'accrurent. Les madriers craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait peu à peu les troncs de leur lit de sable.