Lorsque Torrès eut bu quelques gorgées de cette liqueur, il agita la gourde, et il constata, non sans regrets, qu'elle était à peu près vide.

«À renouveler!» dit-il simplement.

Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac âcre et grossier du Brésil, dont les feuilles appartenaient à cet antique «pétun» rapporté en France par Nicot, auquel on doit la vulgarisation de la plus productive et de la plus répandue des solanées.

Ce tabac n'avait rien de commun avec le scaferlati de premier choix que produisent les manufactures françaises, mais Torrès n'était pas plus difficile sur ce point que sur bien d'autres. Il battit le briquet, enflamma un peu de cette substance visqueuse, connue sous le nom d'» amadou de fourmis», que sécrètent certains hyménoptères, et il alluma sa pipe.

À la dixième aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui échappait des doigts, et il s'endormait, ou plutôt il tombait dans une sorte de torpeur qui n'était pas du vrai sommeil.

CHAPITRE DEUXIÈME VOLEUR ET VOLÉ

Torrès dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu'un bruit se fit entendre sous les arbres. C'était un bruit de pas légers, comme si quelque visiteur eût marché pieds nus, en prenant certaines précautions pour ne pas être entendu. Se mettre en garde contre toute approche suspecte aurait été le premier soin de l'aventurier, si ses yeux eussent été ouverts en ce moment. Mais ce n'était pas là de quoi l'éveiller, et celui qui s'avançait put arriver en sa présence, à dix pas de l'arbre, sans avoir été aperçu.

Ce n'était point un homme, c'était un «guariba».

De tous ces singes à queue prenante qui hantent les forêts du Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos à poils gris, sagouins qui ont l'air de porter un masque sur leur face grimaçante, le guariba est sans contredit le plus original. D'humeur sociable, peu farouche, très différent en cela du «mucura» féroce et infect, il a le goût de l'association et marche le plus ordinairement en troupe. C'est lui dont la présence se signale au loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble aux prières psalmodiées des chantres. Mais, si la nature ne l'a pas créé méchant, il ne faut pas qu'on l'attaque sans précaution. En tout cas, ainsi qu'on va le voir, un voyageur endormi ne laisse pas d'être exposé, lorsqu'un guariba le surprend dans cette situation et hors d'état de se défendre.

Ce singe, qui porte aussi le nom de «barbado» au Brésil, était de grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient faire de lui un vigoureux animal, aussi apte à lutter sur le sol qu'à sauter de branche en branche à la cime des géants de la forêt.