Mais, alors, celui-ci s'avançait à petits pas, prudemment. Il jetait des regards à droite et à gauche, en agitant rapidement sa queue. À ces représentants de la race simienne, la nature ne s'est pas contentée de donner quatre mains,—ce qui en fait des quadrumanes—, elle s'est montrée plus généreuse, et ils en ont véritablement cinq, puisque l'extrémité de leur appendice caudal possède une parfaite faculté de préhension.
Le guariba s'approcha sans bruit, brandissant un solide bâton, qui, manoeuvré par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme redoutable. Depuis quelques minutes, il avait dû apercevoir l'homme couché au pied de l'arbre, mais l'immobilité du dormeur l'engagea, sans doute, à venir le voir de plus près. Il s'avança donc, non sans quelque hésitation, et s'arrêta enfin à trois pas de lui.
Sur sa face barbue s'ébaucha une grimace qui découvrit ses dents acérées, d'une blancheur d'ivoire, et son bâton s'agita d'une façon peu rassurante pour le capitaine des bois.
Très certainement la vue de Torrès n'inspirait pas à ce guariba des idées bienveillantes. Avait-il donc des raisons particulières d'en vouloir à cet échantillon de la race humaine que le hasard lui livrait sans défense? Peut-être! On sait combien certains animaux gardent la mémoire des mauvais traitements qu'ils ont reçus, et il était possible que celui-ci eût quelque rancune en réserve contre les coureurs des bois.
En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont il convient de faire le plus grand cas, et, à quelque espèce qu'il appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l'ardeur d'un Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi pour le plaisir de le manger.
Quoi qu'il en soit, si le guariba ne parut pas disposé à intervertir les rôles cette fois, s'il n'alla pas jusqu'à oublier que la nature n'a fait de lui qu'un simple herbivore en songeant à dévorer le capitaine des bois, il sembla du moins très décidé à détruire un de ses ennemis naturels.
Aussi, après l'avoir regardé pendant quelques instants, le guariba commença à faire le tour de l'arbre. Il marchait lentement, retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son attitude était menaçante, sa physionomie féroce. Assommer d'un seul coup cet homme immobile, rien ne devait lui être plus aisé, et, en ce moment, il est certain que la vie de Torrès ne tenait plus qu'à un fil.
En effet, le guariba s'arrêta une seconde fois tout près de l'arbre, il se plaça de côté, de manière à dominer la tête du dormeur, et il leva son bâton pour l'en frapper.
Mais, si Torrès avait été imprudent en déposant près de lui, dans le creux d'une racine, l'étui qui contenait son document et sa fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie.
Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper l'étui, dont le métal poli s'alluma comme un miroir. Le singe, avec cette frivolité particulière à son espèce, fut immédiatement distrait. Ses idées—si tant est qu'un animal puisse avoir des idées—, prirent aussitôt un autre cours. Il se baissa, ramassa l'étui, recula de quelques pas, et, l'élevant à la hauteur de ses yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter. Peut-être fut-il encore plus étonné, lorsqu'il entendit résonner les pièces d'or que cet étui contenait. Cette musique l'enchanta. Ce fut comme un hochet aux mains d'un enfant. Puis, il le porta à sa bouche, et ses dents grincèrent sur le métal, mais ne cherchèrent point à l'entamer.