Heureusement, c'était dans ces conditions que la jangada allait naviguer; mais, lourde à se déplacer, elle ne pouvait avoir la vitesse du courant qui se dégageait plus vite qu'elle. Aussi, en tenant compte des retards occasionnés par les coudes du fleuve, les nombreuses îles qui demandaient à être tournées, les hauts-fonds qu'il fallait éviter, les heures de halte qui seraient nécessairement perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se diriger sûrement, ne devait-on pas estimer à plus de vingt-cinq kilomètres par vingt-quatre heures le chemin parcouru.

La surface des eaux du fleuve est loin d'être parfaitement libre, d'ailleurs. Arbres encore verts, débris de végétation, îlots d'herbes, constamment arrachés des rives, forment toute une flottille d'épaves, que le courant entraîne, et qui sont autant d'obstacles à une rapide navigation.

L'embouchure du Nanay fut bientôt dépassée et se perdit derrière une pointe de la rive gauche, avec son tapis de graminées roussâtres, rôties par le soleil, qui faisaient un premier plan très chaud aux verdoyantes forêts de l'horizon.

La jangada ne tarda pas à prendre le fil du courant entre les nombreuses et pittoresques îles, dont on compte une douzaine depuis Iquitos jusqu'à Pucalppa.

Araujo, qui n'oubliait pas d'éclairer sa vue et sa mémoire en puisant à la dame-jeanne, manoeuvra très habilement au milieu de cet archipel. À son ordre, cinquante gaffes se levaient simultanément de chaque côté du train de bois et s'abattaient dans l'eau avec un mouvement automatique. Cela était curieux à voir.

Pendant ce temps, Yaquita, aidée de Lina et de Cybèle, achevait de mettre tout en ordre, tandis que la cuisinière indienne s'occupait des apprêts du déjeuner.

Quant aux deux jeunes gens et à Minha, ils se promenaient en compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille s'arrêtait pour arroser les plantes disposées au pied de l'habitation.

«Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agréable manière de voyager?

—Non, mon cher enfant, répondit le padre Passanha. C'est véritablement voyager avec tout son chez soi!

—Et sans aucune fatigue! ajouta Manoel. On ferait ainsi des centaines de milles!