—Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris passage en notre compagnie! Ne vous semble-t-il pas que nous sommes embarqués sur une île, et que l'île, détachée du lit du fleuve, avec ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement à la dérive? Seulement…
—Seulement?… répéta le padre Passanha.
—Cette île-là, padre, c'est nous qui l'avons faite de nos propres mains, elle nous appartient, et je la préfère à toutes les îles de l'Amazone! J'ai bien le droit d'en être fière!
—Oui, ma chère fille, répondit le padre Passanha, et je t'absous de ton sentiment de fierté! D'ailleurs, je ne me permettrais pas de te gronder devant Manoel.
—Mais si, au contraire! répondit gaiement la jeune fille. Il faut apprendre à Manoel à me gronder quand je le mérite! Il est beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses défauts.
—Alors, ma chère Minha, dit Manoel, je vais profiter de la permission pour vous rappeler…
—Quoi donc?
—Que vous avez été très assidue à la bibliothèque de la fazenda, et que vous m'aviez promis de me rendre très savant en tout ce qui concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que très imparfaitement au Para, et voici plusieurs îles que la jangada dépasse, sans que vous songiez à m'en dire le nom!
—Et qui le pourrait? s'écria la jeune fille.
—Oui! qui le pourrait? répéta Benito après elle. Qui pourrait retenir les centaines de noms en idiome «tupi» dont sont affublées toutes ces îles? C'est à ne pas s'y reconnaître! Les Américains, eux, sont plus pratiques pour les îles de leur Mississipi, ils les numérotent…