Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne fit aucune halte; mais le gibier fut très avantageusement remplacé par les produits de la pêche.

En effet, on prit une grande variété de poissons excellents, des «pacos», des «surubis», des «gamitanas» d'une chair exquise, et certaines de ces larges raies, appelées «duridaris», roses au ventre, noires au dos, qui sont armées de dards très venimeux. On recueillit aussi, par milliers, de ces «candirus», sortes de petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont bientôt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment aventuré dans leurs parages.

Les riches eaux de l'Amazone étaient aussi fréquentées par bien d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les fleuves, pendant des heures entières.

C'étaient de gigantesques «pira-rucus», longs de dix à douze pieds, cuirassés de larges écailles à bordure écarlate, mais dont la chair n'est vraiment appréciée que des indigènes. Aussi ne cherchait-on pas à s'en emparer, pas plus que des gracieux dauphins, qui venaient s'ébattre par centaines, frapper de leur queue les poutrelles du train de bois, se jouer à l'avant, à l'arrière, animant les eaux du fleuve de reflets colorés et de jets d'eau que la lumière réfractée changeait en autant d'arcs-en-ciel.

Le 16 juin, la jangada, après avoir heureusement paré certains hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva près de la grande île de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrêtait au village de Moromoros, qui est situé sur la rive gauche de l'Amazone. Vingt-quatre heures après, dépassant les embouchures de l'Atacoari et du Cocha, puis le «furo», ou canal, qui communique avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait escale à la hauteur de la Mission de Cocha.

C'était là le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'éventail d'épines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une figure féline, et cela,—suivant l'observation de Paul Marcoy,— dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le bout allumé entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forêts amazoniennes, allaient à peu près nus.

La Mission de Cocha était alors dirigée par un moine franciscain, qui voulut rendre visite au padre Passanha.

Joam Garral fit très bon accueil à ce religieux, et il lui offrit même de s'asseoir à la table de la famille.

Précisément, il y avait ce jour-là un dîner, qui faisait honneur à la cuisinière indienne.

Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pâté, destiné le plus souvent à remplacer le pain au Brésil, qui se compose de farine de manioc bien imprégnée de jus de viande et d'un coulis de tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de vinaigre et de «malagueta», plat d'herbages pimentés, gâteau froid saupoudré de cannelle, c'était là de quoi tenter un pauvre moine, réduit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent à ce propos. Mais le franciscain devait, le soir même, rendre visite à un Indien qui était malade à Cocha. Il remercia donc l'hospitalière famille et partit, non sans emporter quelques présents, qui devaient être bien reçus des néophytes de la Mission.