Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort à faire. Le lit du fleuve s'élargissait peu à peu; mais les îles y étaient plus nombreuses, et le courant, gêné par ces obstacles, s'accroissait aussi. Il fallut prendre de grandes précautions pour passer entre les îles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes fréquentes, et, plusieurs fois, on fut obligé de dégager la jangada, qui menaçait de s'engraver. Tout le monde mettait alors la main à la manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de Nuestra-Senora-de-Loreto.
Loreto est la dernière ville péruvienne qui se trouve située sur la rive gauche du fleuve, avant d'arriver à la frontière du Brésil. Ce n'est guère plus qu'un simple village, composé d'une vingtaine de maisons, groupées sur une berge légèrement accidentée, dont les tumescences sont faites de terre d'ocre et d'argile.
C'est en 1770 que cette Mission fut fondée par des missionnaires jésuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au nord du fleuve, sont des indigènes à peau rougeâtre, aux cheveux épais, zébrés de dessins à la face comme la laque d'une table chinoise; ils sont simplement habillés, hommes et femmes, de bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On n'en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de l'Atacoari, reste infime d'une nation qui fut autrefois puissante sous la main de grands chefs.
À Loreto vivaient aussi quelques soldats péruviens, et deux ou trois négociants portugais, qui font le commerce des cotonnades, du poisson salé et de la salsepareille.
Benito débarqua, afin d'acheter, s'il était possible, quelques ballots de cette smilacée, qui est toujours fort demandée sur les marchés de l'Amazone. Joam Garral, toujours très occupé d'un travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied à terre. Yaquita et sa fille restèrent également à bord de la jangada avec Manoel. C'est que les moustiques de Loreto ont une réputation bien faite pour écarter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser quelque peu de leur sang à ces redoutables diptères.
Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et ce n'était pas pour donner envie de braver leurs piqûres.
«On prétend, ajouta-t-il, que les neuf espèces, qui infestent les rives de l'Amazone, se sont donné rendez-vous au village de Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. Là, chère Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre, l'urtiquis, l'arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici méconnaissable! Je pense, en vérité, que ces acharnés diptères gardent mieux la frontière brésilienne que ces pauvres diables de soldats, hâves et maigres, que nous apercevons sur la berge!
—Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, à quoi servent les moustiques?
—À faire le bonheur des entomologistes, répondit Manoel, et je serais très embarrassé pour vous donner une meilleure explication!»
Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'était que trop vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats terminés, lorsque Benito revint à bord, il avait la figure et les mains tatouées d'un millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgré le cuir des chaussures, s'étaient introduites sous ses orteils.