«Partons, partons à l'instant même! s'écria Benito, ou ces maudites légions d'insectes vont nous envahir, et la jangada deviendra absolument inhabitable!

Et nous les importerions au Para, répondit Manoel, qui en a déjà trop pour sa propre consommation!» Donc, pour ne pas même passer la nuit sur ces rives, la jangada, détachée des berges, reprit le fil du courant.

À partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le sud-est, entre les îles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors sur les eaux noires du Cajaru, mêlées aux eaux blanches de l'Amazone. Après avoir dépassé cet affluent de la rive gauche, pendant la soirée du 23 juin, elle dérivait paisiblement le long de la grande île de Jahuma.

Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annonçait une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connaître les zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait l'atmosphère. La lune allait bientôt se lever sur le fond constellé du ciel, et remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent de ces basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore, les étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L'immense plaine du bassin semblait se prolonger à l'infini, comme une mer, et, à l'extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de l'étoile polaire; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud.

Les arbres de la rive gauche et de l'île Jahuma, à demi estompés, se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus les reconnaître qu'à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt ces fûts de colonnes des copahus, qui s'épanouissaient en ombrelles, ces groupes de «sandis» dont on peut extraire un lait épais et sucré qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces «vignaticos» hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime tremblotait au passage des légers courants d'air. «Quel beau sermon que ces forêts de l'Amazone!» a-t-on pu justement dire. Oui! et l'on pourrait ajouter: «Quel hymne superbe que ces nuits des tropiques!»

Les oiseaux donnaient leurs dernières notes du soir: «bentivis» qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives; «niambus», sorte de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l'accord parfait et que répétaient des imitateurs de la gent volatile; «kamichis», à la mélopée si plaintive; martins-pêcheurs, dont le cri répond, comme un signal, aux derniers cris de leurs congénères; «canindés», au clairon sonore, et aras rouges, qui reployaient leurs ailes dans le feuillage des «jaquetibas», dont la nuit venait d'éteindre les splendides couleurs.

Sur la jangada, tout le personnel était à son poste, dans l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout à l'avant, laissait voir sa haute stature, à peine dessinée dans les premières ombres. La bordée de quart, sa longue gaffe sur l'épaule, rappelait un campement de cavaliers tartares. Le pavillon brésilien pendait au bout de sa hampe, à l'avant du train, et la brise n'avait déjà plus la force d'en soulever l'étamine.

À huit heures, les trois premiers tintements de l'_Angelus _s'envolèrent du clocher de la petite chapelle. Les trois tintements du deuxième et du troisième verset sonnèrent à leur tour, et la salutation s'acheva dans la série des coups plus précipités de la petite cloche.

Cependant, toute la famille, après cette journée de juillet, était restée assise sous la véranda, afin de respirer l'air plus frais du dehors. Chaque soir il en était ainsi; et, tandis que Joam Garral, toujours silencieux, se contentait d'écouter, les jeunes gens causaient gaiement jusqu'à l'heure du coucher.

«Ah! notre beau fleuve! notre magnifique Amazone!» s'écria la jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau américain ne se lassait jamais.