Non! il ne l'épargnait pas! Ce n'était, il est vrai, qu'un peu de graisse, à laquelle il mêlait le suc de quelques fleurs, mais cela emplâtrait comme du ciment.

Aussi aurait-on pu donner le nom d'édifices capillaires à ces monuments élevés par la main de Fragoso, et qui comportaient tous les genres d'architecture! Boucles, anneaux, frisons, catogans, cadenettes, crêpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni chignons, ni postiches. Ces chevelures indigènes, ce n'étaient point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les chutes, mais plutôt des forêts dans toutes leur virginité native! Fragoso, cependant, ne dédaignait pas d'y ajouter quelques fleurs naturelles, deux ou trois longues arêtes de poisson, de fines parures d'os ou de cuivre, que lui apportaient les élégantes de l'endroit. À coup sûr, les merveilleuses du Directoire auraient envié l'ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, à triple et quadruple étage, et le grand Léonard lui-même se fût incliné devant son rival d'outremer!

Et alors les vatems, les poignées de reis,—seule monnaie contre laquelle les indigènes de l'Amazone échangent leurs marchandises—, de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec une évidente satisfaction. Mais, très certainement, le soir se ferait avant qu'il eût pu satisfaire aux demandes d'une clientèle incessamment renouvelée. Ce n'était pas seulement la population de Tabatinga qui se pressait à la porte de la loja. La nouvelle de l'arrivée de Fragoso n'avait pas tardé à se répandre. De ces indigènes, il en venait de tous les côtés: Ticunas de la rive gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui résidaient dans les villages du Javary.

Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains de Fragoso, allant fièrement d'une maison à l'autre, se pavanaient sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils étaient.

Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le très occupé coiffeur n'avait pas encore eu le temps de revenir déjeuner à bord, aussi dut-il se contenter d'un peu d'assaï, de farine de manioc et d'oeufs de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de fer.

Mais aussi, bonne récolte pour le cabaretier, car toutes ces opérations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de liqueurs tirées des caves de la loja. En vérité, c'était un événement pour la ville de Tabatinga que ce passage du célèbre Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du Haut-Amazone!

CHAPITRE TREIZIÈME TORRÈS

À cinq heures du soir, Fragoso était encore là, n'en pouvant plus, et il se demandait s'il ne serait pas obligé de passer la nuit pour satisfaire la foule des expectants.

En ce moment, un étranger arriva sur la place, et, voyant toute cette réunion d'indigènes, il s'avança vers l'auberge.

Pendant quelques instants, cet étranger regarda Fragoso attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute, l'examen le satisfit, car il entra dans la loja.