En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui donna quelque repos à l'équipe.
Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l'Amazone, n'a point échappé à cette capricieuse loi qui les transporte, pendant une longue période, d'un endroit à un autre. Il est probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence nomade et qu'il est définitivement sédentaire. Tant mieux pour lui, car il est charmant à voir avec sa trentaine de maisons, couvertes de feuillage, et son église dédiée à Notre-Dame de Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier d'habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui élèvent de nombreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. À cela ne se borne pas leur occupation: ce sont aussi d'intrépides chasseurs, ou, si on l'aime mieux, d'intrépides pêcheurs de lamantins.
Aussi, le soir même de leur arrivée, les jeunes gens purent-ils assister à une très intéressante expédition de ce genre.
Deux de ces cétacés herbivores venaient d'être signalés dans les eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette à Fonteboa. On voyait six points bruns se mouvoir à leur surface. C'étaient les deux museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins.
Des pêcheurs peu expérimentés auraient pris tout d'abord ces points mouvants pour des épaves en dérive, mais les indigènes de Fonteboa ne pouvaient s'y tromper. Bientôt, d'ailleurs, des souffles bruyants indiquèrent que des animaux à évents chassaient avec force l'air devenu impropre aux besoins de leur respiration.
Deux ubas, portant chacune trois pêcheurs, se détachèrent du rivage et s'approchèrent des lamantins, qui prirent aussitôt la fuite. Les points noirs tracèrent d'abord un long sillage à la surface de l'eau, puis ils disparurent à la fois.
Les pêcheurs continuèrent à s'avancer prudemment. L'un d'eux, armé d'un harpon très primitif,—un long clou au bout d'un bâton—, se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la nécessité de respirer ramenât les lamantins à leur portée. Dix minutes au plus, et ces animaux reparaîtraient certainement dans un cercle plus ou moins restreint.
En effet, ce temps s'était à peu près écoulé, lorsque les points noirs émergèrent à peu de distance, et deux jets d'air mélangé de vapeurs s'élancèrent bruyamment.
Les ubas s'approchèrent; les harpons furent lancés en même temps; l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des cétacés à la hauteur de sa vertèbre caudale.
Il n'en fallut pas plus pour étourdir l'animal, qui est peu apte à se défendre quand il a été touché par le fer d'un harpon. La corde le ramena à petits coups près de l'uba, et il fut remorqué jusqu'à la grève, au pied du village.