Ce n'était qu'un lamantin de petite taille, car il mesurait à peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces pauvres cétacés, qu'ils commencent à devenir assez rares dans les eaux de l'Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le temps de grandir, que les géants de l'espèce ne dépassent pas sept pieds maintenant. Que sont-ils auprès de ces lamantins de douze et quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de l'Afrique!
Mais il serait bien difficile d'empêcher cette destruction. En effet, la chair du lamantin est excellente, même supérieure à celle du porc, et l'huile que fournit son lard, épais de trois pouces, est un produit d'une véritable valeur. Cette chair, lorsqu'elle est boucanée, se conserve longtemps et donne une alimentation saine. Si l'on ajoute à cela que l'animal est d'une capture relativement facile, on ne s'étonnera pas que son espèce tende à sa complète destruction.
Aujourd'hui, un lamantin adulte, qui «rendait» deux pots d'huile pesant cent quatre-vingts livres, n'en donne plus que quatre arrobes espagnols, équivalant à un quintal.
Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument désertes, le long des îles ombragées de forêts de cacaoyers du plus grand effet. Le ciel était toujours lourdement chargé de gros cumulus électriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages.
Le rio Jurua, venu du sud-est, se dégagea bientôt des berges de gauche. À le remonter, une embarcation pourrait s'enfoncer jusqu'au Pérou, sans rencontrer d'insurmontables obstacles, à travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de sous-affluents.
«C'est peut-être sur ces territoires, dit Manoel, qu'il conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes guerrières, qui ont tant émerveillé Orellana. Mais il faut dire que, à l'exemple de leurs devancières, elles ne forment point de tribus à part. Ce sont tout simplement des épouses qui accompagnent leurs époux au combat, et celles-ci, parmi les Juruas, ont une grande réputation de vaillance.»
La jangada continuait à descendre; mais quel dédale l'Amazone présentait alors! Le rio Japura, dont l'embouchure allait s'ouvrir quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands affluents, courait presque parallèlement au fleuve.
Entre eux, c'étaient des canaux, des iguarapès, des lagunes, des lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile l'hydrographie de cette contrée.
Mais, si Araujo n'avait pas de carte pour se guider, son expérience le servait plus sûrement, et c'était merveille de le voir se débrouiller dans ce chaos, sans jamais s'égarer hors du grand fleuve.
En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l'après-midi, après avoir passé devant le village de Parani-Tapera, la jangada put mouiller à l'entrée du lac d'Ega ou Teffé, dans lequel il était inutile de s'engager, puisqu'il aurait fallu en sortir pour reprendre la route de l'Amazone.