Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces longues rêveries dont ses meilleurs amis, entre autres l'ingénieur Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine à le tirer.

J'étais arrivé depuis un mois dans l'Inde, et, pour avoir pris le
Great Indian Peninsular, qui relie Bombay à Calcutta par
Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la péninsule.

Mais mon intention était de parcourir d'abord sa partie septentrionale, au delà du Gange, d'en visiter les grandes villes, d'en étudier les principaux monuments, et de consacrer à cette exploration tout le temps qu'il faudrait pour qu'elle fût complète.

J'avais connu à Paris l'ingénieur Banks. Depuis quelques années, nous étions liés d'une amitié qu'une intimité plus profonde ne pouvait qu'accroître. Je lui avais promis de venir le voir à Calcutta, dès que l'achèvement de la portion du Scind Punjab and Delhi, dont il était chargé, le rendrait libre. Or, les travaux venaient d'être terminés. Banks avait droit à un repos de plusieurs mois, et j'étais venu lui demander de se reposer en se fatiguant à courir l'Inde. S'il avait accepté ma proposition avec enthousiasme, cela va sans dire! Aussi devions-nous partir dans quelques semaines, dès que la saison serait devenue favorable.

À mon arrivée à Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m'avait fait faire connaissance avec l'un de ses braves camarades, le capitaine Hod; puis, il m'avait présenté à son ami, le colonel Munro, chez lequel nous venions de passer la soirée.

Le colonel, alors âgé de quarante-sept ans, habitait une maison un peu isolée, dans le quartier européen, et, par conséquent, en dehors du mouvement qui caractérise cette ville commerçante et cette ville noire dont se compose en réalité la capitale de l'Inde. Ce quartier a été appelé quelquefois la «Cité des palais», et, en effet, les palais n'y manquent point, si toutefois cette dénomination peut s'appliquer à des habitations qui n'ont d'un palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le goût anglais met généralement à contribution dans ses cités des deux mondes.

Pour ce qui est de la demeure du colonel, c'était le «bungalow» dans toute sa simplicité, une habitation élevée sur un soubassement en briques, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, que couvrait un toit se profilant en pyramide. Une vérandah ou varangue, supportée par de légères colonnettes, en faisait le tour. Sur les côtés, cuisines, remises, communs, formaient deux ailes. Le tout était contenu dans un jardin planté de beaux arbres et entouré de murs peu élevés.

La maison du colonel était celle d'un homme qui jouit d'une grande aisance. Son domestique était nombreux, tel que le comporte le service des familles indo-anglaises dans la péninsule. Mobilier, matériel, dispositions intérieures et extérieures, tout était bien compris, sévèrement tenu. Mais on sentait que la main d'une femme avait manqué à ces divers arrangements.

Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite générale de sa maison, le colonel s'en remettait entièrement à l'un de ses anciens compagnons d'armes, un Écossais, «un conductor» de l'armée royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il avait fait toutes les campagnes de l'Inde, un de ces braves coeurs qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont dévoués.

Mac Neil était un homme âgé de quarante-cinq ans, vigoureux, grand, portant toute sa barbe, comme les Écossais des montagnes. Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume traditionnel, il était resté un highlander d'âme et de corps, bien qu'il eût quitté le service militaire en même temps que le colonel Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au lieu de retourner dans les «glens» du pays, au milieu des vieux clans de leurs ancêtres, tous deux étaient restés dans l'Inde, et vivaient à Calcutta, dans une sorte de réserve et de solitude qui veulent être expliquées.