Lorsque Banks me présenta au colonel Munro, il ne me fit qu'une recommandation:
«Ne faites aucune allusion à la révolte des Cipayes, me dit-il, et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib!»
Le colonel Edward Munro appartenait à une vieille famille d'Écosse, dont les ancêtres avaient marqué dans l'histoire du Royaume-Uni. Il comptait parmi ses ancêtres ce sir Hector Munro qui commandait l'armée du Bengale en 1760, et qui eut, précisément, à dompter un soulèvement que les Cipayes, un siècle plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro réprima la révolte avec une impitoyable énergie,—et n'hésita pas à faire attacher, le même jour, vingt-huit rebelles à la bouche des canons,—supplice épouvantable, souvent renouvelé pendant l'insurrection de 1857, et dont l'aïeul du colonel fut peut-être le terrible inventeur.
À l'époque où les Cipayes se révoltèrent, le colonel Munro commandait le 93e régiment d'infanterie écossais de l'armée royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir James Outram, l'un des héros de cette guerre, celui qui mérita le nom du «Bayard de l'armée des Indes», ainsi que le proclama sir Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc à Cawnpore; il fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l'Inde; il fut du siège de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que lorsque Outram eut été nommé à Calcutta membre du conseil de l'Inde.
En 1858, le colonel sir Edward Munro était chevalier commandant de l'Étoile de l'Inde, «The Star of India (K. C. S. I.)». Il était fait baronnet, et sa femme eût porté le titre de lady Munro[1], si, le 27 juin 1857, l'infortunée n'eût péri dans l'effroyable massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les ordres de Nana Sahib.
Lady Munro,—les amis du colonel ne l'appelaient jamais autrement,—était adorée de son mari. Elle avait à peine vingt-sept ans, lorsqu'elle disparut avec les deux cents victimes de cette abominable tuerie. Mistress Orr et miss Jackson, presque miraculeusement sauvées après la prise de Lucknow, avaient survécu à leur mari, à leur père. Lady Munro, elle, n'avait pu être rendue au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de victimes dans le puits de Cawnpore, il avait été impossible de les retrouver et de leur donner une sépulture chrétienne.
Sir Edward Munro, désespéré, n'eut alors qu'une pensée, une seule, retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une sorte de soif de justicier qui le dévorait. Pour être plus libre de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit dans tous ses pas et démarches. Ces deux hommes, animés du même esprit, ne vivant que dans la même pensée, ne visant que le même but, se lancèrent sur toutes les pistes, relevèrent toutes les traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne. Le Nana échappa à toutes leurs recherches. Après trois ans d'infructueux efforts, le colonel et le sergent durent suspendre provisoirement leurs investigations. D'ailleurs, à cette époque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l'Inde, et avec un tel degré de véracité, cette fois, qu'il n'y avait pas lieu de la mettre en doute.
Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors à Calcutta, où ils s'installèrent dans ce bungalow isolé. Là, ne lisant ni livres ni journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante époque de l'insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel vécut en homme dont la vie est sans but. Cependant, la pensée de sa femme ne le quittait pas. Il semblait que le temps n'eût aucune prise sur lui et ne pût adoucir ses regrets.
Il faut ajouter que la nouvelle de la réapparition du Nana dans la présidence de Bombay,—nouvelle qui circulait depuis quelques jours,—semblait avoir échappé à la connaissance du colonel. Et cela était heureux, car il eût immédiatement quitté le bungalow.
Voilà ce que m'avait appris Banks, avant de me présenter dans cette habitation, dont toute joie était à jamais bannie. Voilà pourquoi devait être évitée toute allusion à la révolte des Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib.