Le 12 juin au soir, notre train faisait halte près d'une bourgade peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir les cent cinquante kilomètres qui nous séparaient encore des montagnes du Népaul.

CHAPITRE XIV
Un contre trois.

Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premières rampes de ces régions septentrionales de l'Inde, qui, d'étage en étage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu'alors, le sol n'avait subi qu'une dénivellation insensible, sa déclivité ne s'accusait que légèrement, et notre Géant d'Acier ne semblait même pas s'en apercevoir.

Le temps était orageux, pluvieux surtout, mais la température se maintenait à une moyenne supportable. Les chemins n'étaient pas encore mauvais et résistaient bien aux larges jantes des roues du train, si pesant qu'il fût. Lorsque quelque ornière les ravinait trop profondément, un léger coup de la main de Storr au régulateur, provoquant une poussée plus violente de l'obéissant fluide, suffisait à passer l'obstacle. La puissance ne manquait pas à notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprimé aux valves d'introduction, ajoutait instantanément à sa force effective quelques douzaines de chevaux-vapeur.

En vérité, nous n'avions jusqu'ici qu'à nous louer aussi bien de ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopté et du confort de nos maisons roulantes, toujours en quête de nouveaux horizons, qui se modifiaient incessamment à nos regards.

Ce n'était plus, en effet, cette plaine infinie qui s'étend depuis la vallée du Gange jusque sur les territoires de l'Oude et du Rohilkhande. Les sommets de l'Himalaya formaient dans le nord une gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages chassés par le vent du sud-ouest. Il était encore impossible de bien voir le pittoresque profil d'une chaîne qui se découpait à une moyenne de huit mille mètres au-dessus du niveau de la mer; mais, aux approches de la frontière thibétaine, l'aspect du pays devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux dépens des champs cultivés.

Aussi la flore de cette partie du territoire indou n'était-elle plus la même. Déjà, les palmiers avaient disparu pour faire place à ces magnifiques bananiers, à ces manguiers touffus qui fournissent le meilleur fruit de l'Inde, et plus particulièrement aux groupes de bambous, dont la ramure s'épanouissait en gerbe jusqu'à cent pieds au-dessus du sol. Là, aussi, apparaissaient des magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l'air de parfums pénétrants, des érables superbes, des chênes d'espèces variées, des marronniers aux fruits hérissés de pointes comme des oursins de mer, des arbres à caoutchouc, dont la sève coulait par leurs veines entr'ouvertes, des pins aux énormes feuilles de l'espèce des pendanus; puis, plus modestes de taille, plus éclatants de couleurs, des géraniums, des rhododendrons, des lauriers, disposés en plates-bandes, qui bordaient les routes.

Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient encore, mais séparés déjà par un plus grand nombre de milles. La population diminuait à l'approche des hautes terres.

Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant étendre un ciel gris et brumeux. J'ajouterai même que la pluie tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours, du 13 au 17 juin, nous n'eûmes peut-être pas une demi-journée d'accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House, nécessité de tromper les longues heures comme on l'eût fait dans une habitation sédentaire, en fumant, en causant, en jouant au whist.

Pendant ce temps, les fusils chômaient, au grand déplaisir du capitaine Hod; mais deux «schlems», qu'il fit dans une seule soirée, lui rendirent sa bonne humeur habituelle.