«On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours faire un schlem!»

Il n'y avait rien à répondre à une proposition si juste et si nettement formulée.

Le 17 juin, le campement fut dressé près d'un séraï,—nom que portent les bungalows spécialement réservés aux voyageurs. Le temps s'était un peu éclairci, et le Géant d'Acier, qui avait rudement travaillé pendant ces quatre jours, réclamait, sinon quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer la demi-journée et la nuit suivante en cet endroit.

Le séraï, c'est le caravansérail, l'auberge publique des grandes routes de la péninsule, un quadrilatère de bâtiments peu élevés entourant une cour intérieure, et, le plus ordinairement, surmontés de quatre tourelles d'angle, ce qui lui donne un air tout à fait oriental. Là, dans ces séraïs, fonctionne un personnel spécialement affecté au service intérieur, le «bhisti», ou porteur d'eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu exigeants, savent se contenter d'oeufs et de poulets, et le «khansama», c'est-à-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on peut traiter directement et assez généralement à bas prix.

Le gardien du séraï, le péon, est simplement un agent de la très honorable Compagnie, à laquelle la plupart de ces établissements appartiennent, et qui les fait inspecter par l'ingénieur en chef du district.

Une règle assez bizarre, mais rigoureusement appliquée dans ces établissements, est celle-ci: tout voyageur peut occuper le séraï pendant vingt-quatre heures; dans le cas où il veut y séjourner plus longtemps, il lui faut une permission de l'inspecteur. Faute de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut exiger qu'il lui cède la place.

Il va sans dire que, dès que nous fûmes arrivés à notre lieu de halte, le Géant d'Acier produisit son effet habituel, c'est-à-dire qu'il fut très remarqué, très envié peut-être. Cependant, je dois constater que les hôtes actuels du séraï le regardèrent plutôt avec une sorte de dédain,—dédain trop affecté pour être réel.

Nous n'avions pas affaire, il est vrai, à de simples mortels, voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne s'agissait là ni de quelque officier anglais, regagnant les cantonnements de la frontière népalaise, ni de quelque marchand indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l'Afghanistan, au delà de Lahore ou de Peshawar.

Ce n'était rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils d'un rajah indépendant du Guzarate, rajah lui-même, et qui voyageait en grande pompe dans le nord de la péninsule indienne.

Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du séraï, mais encore tous les abords, qui avaient été aménagés de manière à loger les gens de sa suite.