Je n'avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, dès que notre halte eut été organisée à un quart de mille environ du séraï, dans un site charmant, sur le bord d'un petit cours d'eau et à l'abri de magnifiques pendanus, j'allai, en compagnie du capitaine Hod et de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh.

Le fils d'un rajah qui se déplace ne se déplace pas seul, il s'en faut! S'il est des gens que je n'envie pas, ce sont bien ceux qui ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitôt en mouvement quelques centaines d'hommes! Mieux vaut être simple piéton, sac au dos, bâton à la main, fusil à l'épaule, que prince voyageant dans les Indes, avec tout le cérémonial que son rang lui impose.

«Ce n'est pas un homme qui va d'une ville à l'autre, me dit Banks, c'est une bourgade tout entière qui modifie ses coordonnées géographiques!

—J'aime mieux Steam-House, répondis-je, et je ne changerais pas avec ce fils de rajah!

—Et qui sait, répliqua le capitaine Hod, si ce prince ne préférerait pas notre maison roulante à tout cet encombrant attirail de campagne!

—Il n'a qu'un mot à dire, s'écria Banks, et je lui fabriquerai un palais à vapeur, pourvu qu'il y mette le prix! Mais, en attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s'il en vaut la peine!»

La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux cents chariots étaient disposés symétriquement comme les tentes d'un vaste camp. Pour les traîner, les uns avaient des zébus, les autres des buffles, sans compter trois magnifiques éléphants qui portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse, et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays à l'ouest de l'Indus, qui s'attellent à la Daumont. Rien ne manquait à cette caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa Hautesse, ni les bayadères qui enchantaient ses yeux, ni les faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs et deux cents hallebardiers complétaient ce personnel, dont la solde eût épuisé toute autre bourse que la bourse d'un rajah indépendant de l'Inde.

Les musiciens, c'étaient des joueurs de tambourin, de cymbales, de tamtam, appartenant à cette école qui remplace les sons par les bruits; puis des râcleurs de guitares et de violons à quatre cordes, dont les instruments n'avaient jamais passé par la main de l'accordeur.

Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces «sapwallahs», ou charmeurs de serpents, qui, par leurs incantations, chassent et attirent les reptiles; des «nutuis», très habites aux exercices du sabre; des acrobates qui dansent sur la corde lâche, coiffés d'une pyramide de pots de terre et chaussés de cornes de buffles; et enfin de ces escamoteurs qui ont le talent de changer en venimeuses «cobras» de vieilles peaux de serpents, ou réciproquement, au gré du spectateur.

Quant aux bayadères, elles appartenaient à la classe de ces jolies «boundelis», si recherchées pour les «nautchs» ou soirées, dans lesquelles elles remplissent le double rôle de chanteuses et de danseuses. Très décemment vêtues, les unes de mousselines brodées d'or, les autres de jupes plissées et d'écharpes qu'elles déploient dans leurs passes, ces ballerines étaient parées de riches bijoux, bracelets précieux aux bras, bagues d'or aux doigts des pieds et des mains, grelots d'argent à la cheville. Ainsi accoutrées, elles exécutent la fameuse danse des oeufs avec une grâce et une adresse véritablement extraordinaires, et j'espérais bien qu'il me serait donné de les admirer par invitation spéciale du rajah.