Rebelle aux arrêts du destin,

Tout son corps résistait violemment à une poussée qui tendait à le rejeter en arrière,

Il dirait en guidant sa barque…

Et alors ses deux bras, vivement ramenés de gauche à droite et de droite à gauche, comme s'il eût manoeuvré la godille, témoignaient de son adresse à diriger une embarcation.

Eh bien, ces procédés, familiers au chanteur en question, c'étaient, à peu près, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il n'employait dans son langage que des termes choisis, et devait être très gênant pour l'interlocuteur, qui ne pouvait se mettre hors du rayon de ses gestes.

Ainsi que nous l'apprîmes plus tard et de sa bouche même, Mathias Van Guitt était un ancien professeur d'histoire naturelle au Muséum de Rotterdam, auquel le professorat n'avait pas réussi. Il est certain que ce digne homme devait prêter à rire, et que si les élèves venaient en foule à sa chaire, c'était pour s'amuser, non pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait que, las de professer sans succès la zoologie théorique, il était venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce lui réussit mieux, et il devint le fournisseur attitré des importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles s'approvisionnent généralement les ménageries publiques et privées des deux mondes.

Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani, c'est qu'une importante commande de fauves pour l'Europe l'y avait amené. En effet, son campement n'était pas à plus de deux milles de ce piège, dont nous venions de l'extraire.

Mais pourquoi le fournisseur était-il dans ce piège? C'est ce que Banks lui demanda tout d'abord, et voici ce qu'il répondit dans un langage soutenu par une grande variété de gestes.

«C'était hier. Le soleil avait déjà accompli le demi-cercle de sa rotation, diurne. La pensée me vint alors d'aller visiter l'un des pièges à tigres dressés par mes mains. Je quittai donc mon kraal, que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et j'arrivai à cette clairière. J'étais seul, mon personnel vaquait à des travaux urgents, et je n'avais pas voulu l'en distraire. C'était une imprudence. Lorsque je fus devant ce piège, je constatai tout d'abord que la trappe, formée par le madrier mobile, était relevée. D'où je conclus, non sans quelque logique, qu'aucun fauve ne s'y était laissé prendre. Cependant, je voulus vérifier si l'appât était toujours en place, et si le bon fonctionnement de la bascule était assuré. C'est pourquoi, d'un adroit mouvement de reptation, je me glissai par l'étroite ouverture.»

La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation élégante le mouvement d'un serpent qui se faufile à travers les grandes herbes.