—Frère Ballon! frère Ballon!» répétaient les Indous. Il paraît que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les frères des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degré de parenté, reçut frère Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur peu équivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres, ce n'était pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune bête? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer dans ses frais. L'ours indien n'est que peu demandé sur les marchés de l'Europe. Il n'a pas la valeur marchande du grizzly d'Amérique ni celle de l'ours polaire. C'est pourquoi Mathias Van Guitt, bon commerçant, ne se souciait pas d'un animal encombrant, dont il ne trouverait que difficilement à se défaire!

«Le voulez-vous? demanda-t-il au capitaine Hod.

—Et que voulez-vous que j'en fasse! répondit le capitaine.

—Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois je puis employer cette catachrèse!

—Monsieur Van Guitt, répondit sérieusement Banks, la catachrèse est une figure permise, quand, à défaut de toute autre expression, elle rend convenablement la pensée.

—C'est aussi mon avis, répliqua le fournisseur.

—Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas l'ours de monsieur Van Guitt?

—Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks d'ours, quand l'ours est tué, passe encore; mais tuer l'ours exprès, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en appétit!

—Alors, qu'on rende ce plantigrade à la liberté,» dit Mathias Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On obéit au fournisseur. La cage fut ramenée hors du kraal. Un des Indous en ouvrit la porte.

Frère Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit un petit hochement de tête que l'on pouvait prendre pour un remerciement, et il détala en poussant un grognement de satisfaction.