Et, enfin, tant d'autres massacres isolés, dans les villes et les campagnes, qui donnèrent à ce soulèvement un horrible caractère d'atrocité!
À ces égorgements, d'ailleurs, les généraux anglais répondirent aussitôt par des représailles,—nécessaires sans doute, puisqu'elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi les insurgés,—mais qui furent véritablement épouvantables.
Au début de l'insurrection, à Lahore, le grand-juge Montgomery et le brigadier Corbett avaient pu désarmer, sans répandre de sang, sous la bouche de douze pièces de canon, mèche allumée, les 8e, 16e 26e et 49e régiments de l'armée native. À Moultan, les 62e et 29e régiments indigènes avaient aussi dû rendre leurs armes, sans pouvoir tenter une résistance sérieuse. De même à Peschawar, les 24e, 27e et 51e régiments furent désarmés par le brigadier S. Colton et le colonel Nicholson, au moment où la révolte allait éclater. Mais des officiers du 51e régiment ayant fui dans la montagne, leurs têtes furent mises à prix, et toutes furent bientôt rapportées par les montagnards.
C'était le commencement des représailles.
Une colonne, commandée par le colonel Nicholson, fut lancée alors sur un régiment natif, qui marchait vers Delhi. Les révoltés ne tardèrent pas à être atteints, battus, dispersés, et cent vingt prisonniers rentrèrent à Peschawar. Tous furent indistinctement condamnés à mort; mais un sur trois seulement dut être exécuté. Dix canons furent rangés sur le champ de manoeuvres, un prisonnier attaché à chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons firent feu, en couvrant la plaine de débris informes, au milieu d'une atmosphère empestée par la chair brûlée.
Ces suppliciés, suivant M. de Valbezen, moururent presque tous avec cette héroïque indifférence que les Indiens savent si bien conserver en face de la mort. «Seigneur capitaine, dit à un des officiers qui présidaient l'exécution un beau Cipaye de vingt ans, en caressant nonchalamment de la main l'instrument de mort, seigneur capitaine, il n'est pas besoin de m'attacher, je n'ai pas envie de m'enfuir.»
Telle fut cette première et horrible exécution, qui devait être suivie de tant d'autres.
Voici, d'ailleurs, l'ordre du jour qu'à cette date même, à Lahore, le brigadier Chamberlain portait à la connaissance des troupes natives, après l'exécution de deux Cipayes du 55e régiment:
«Vous venez de voir attacher vivants à la bouche des canons et mettre en pièces deux de vos camarades; ce châtiment sera celui de tous les traîtres. Votre conscience vous dira les peines qu'ils subiront dans l'autre monde. Les deux soldats ont été mis à mort par le canon et non par la potence, parce que j'ai désiré leur éviter la souillure de l'attouchement du bourreau et prouver ainsi que le gouvernement, même en ces jours de crise, ne veut rien faire qui puisse porter la moindre atteinte à vos préjugés de religion et de caste.»
Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient successivement devant le peloton d'exécution, et cinquante autres n'échappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et d'étouffement dans la prison où on les avait renfermés.