Les tuer sans nécessité, par pure satisfaction de chasseur, à quoi bon? Le capitaine Hod n'y songea même pas. Il se contenta d'admirer ces magnifiques bêtes, en pleine liberté, parcourant ces gorges désertes, où ruisseaux, torrents et pâturages devaient suffire à tous leurs besoins.

«Une belle occasion, dit-il, qu'aurait là notre ami Van Guitt de nous faire un cours de zoologie pratique!»

On sait que l'Inde est, par excellence, le pays des éléphants. Ces pachydermes appartiennent tous à une même espèce, qui est un peu inférieure à celle des éléphants d'Afrique,—aussi bien ceux qui parcourent les différentes provinces de la péninsule, que ceux dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume de Siam et jusque dans tous les territoires situés à l'est du golfe de Bengale.

Comment les prend-on? Le plus ordinairement, dans un «kiddah», enceinte entourée de palissades. Lorsqu'il s'agit de capturer un troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois à quatre cents, sous la conduite spéciale d'un «djamadar» ou «sergent indigène, les repoussent peu à peu dans le kiddah, les y enferment, les séparent les uns des autres avec l'aide d'éléphants domestiques, dressés ad hoc, les entravent aux pieds de derrière, et la capture est opérée.

Mais cette méthode, qui exige du temps et un certain déploiement de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu'on veut s'emparer des gros mâles. Ceux-là, en effet, sont des animaux plus malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs, et ils savent éviter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi, des femelles apprivoisées sont-elles chargées de suivre ces mâles pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts, enveloppés dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les éléphants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, enchaînés, entraînés, sans même avoir eu le temps de se reconnaître.

Autrefois,—j'ai déjà eu occasion de le dire,—on capturait les éléphants au moyen de fosses, creusées sur leurs pistes, et profondes d'une quinzaine de pieds; mais, dans sa chute, l'animal se blessait, ou se tuait, et l'on a presque généralement renoncé à ce moyen barbare.

Enfin, le lasso est encore employé dans le Bengale et dans le Népaul. C'est une vraie chasse, avec d'intéressantes péripéties. Des éléphants, bien dressés, sont montés par trois hommes. Sur leur cou, un mahout, qui les dirige; sur leur arrière-train, un aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc; sur leur dos, l'Indou, qui est chargé de lancer le lasso, muni de son noeud coulant. Ainsi équipés, ces pachydermes poursuivent l'éléphant sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, à travers les forêts, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui les montent, et, finalement, la bête, une fois «lassée», tombe lourdement sur le sol, à la merci des chasseurs.

Avec ces diverses méthodes, il se prend annuellement dans l'Inde un grand nombre d'éléphants. Ce n'est pas une mauvaise spéculation. On vend jusqu'à sept mille francs une femelle, vingt mille un mâle, et même cinquante mille francs, lorsqu'il est pur sang.

Sont-ils donc réellement utiles, ces animaux, qu'on les paye de tels prix? Oui, et, à condition de les nourrir convenablement,— soit six à sept cents livres de fourrage vert par dix-huit heures, c'est-à-dire à peu près ce qu'ils peuvent porter en poids pour une étape moyenne, on en obtient de réels services: transport de soldats et d'approvisionnements militaires, transport de l'artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des particuliers qui les emploient comme bêtes de trait. Ces géants, puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par suite d'un instinct spécial qui les porte à l'obéissance, sont d'un emploi général dans les diverses provinces de l'Idoustan. Or, comme ils ne multiplient pas à l'état de domesticité, il faut les chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la péninsule et de l'étranger.

Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les moyens susdits. Et cependant, malgré la consommation qui s'en fait, leur nombre ne paraît pas diminuer; il en reste en quantités considérables sur les divers territoires de l'Inde.