Il fut, d'ailleurs, visible qu'avec la tombée de la nuit, les éléphants manifestaient quelque appréhension, dont nous n'avions observé aucun symptôme pendant le jour. Une sorte de mugissement, puissant mais sourd, s'échappa de leurs vastes poumons. À ce brouhaha inquiétant succéda un autre bruit d'une nature particulière.
«Quel est donc ce bruit? demanda le colonel Munro.
—C'est le son que produisent ces animaux, répondit Kâlagani, lorsque quelque ennemi se trouve en leur présence!
—Et c'est nous, ce ne peut être que nous qu'ils considèrent comme tels? demanda Banks.
—Je le crains!» répondit l'Indou. Ce bruit ressemblait alors à un tonnerre lointain. Il rappelait celui que l'on produit dans les coulisses d'un théâtre par la vibration d'une tôle suspendue. En frottant l'extrémité de leur trompe sur le sol, les éléphants chassaient d'énormes bouffées d'air, emmagasiné par une aspiration prolongée. De là cette sonorité puissante et profonde qui vous serrait le coeur comme un roulement de foudre.
Il était alors neuf heures du soir.
En cet endroit, une sorte de petite plaine, presque circulaire, large d'un demi-mille, servait de débouché à la route qui conduisait au lac Puturia, près duquel Kâlagani avait eu la pensée d'asseoir notre campement. Mais ce lac se trouvait encore à quinze kilomètres, et il fallait renoncer à l'atteindre avant la nuit.
Banks donna donc le signal d'arrêt. Le Géant d'Acier demeura stationnaire, mais on ne le détela pas. Les feux ne furent pas même repoussés au fond du foyer. Storr reçut l'ordre de se tenir toujours en pression, afin que le train restât en état de partir au premier signal. Il fallait être prêt à toute éventualité.
Le colonel Munro se retira dans sa cabine. Quant à Banks et au capitaine Hod, ils ne voulurent pas se coucher, et je préférai demeurer avec eux. Tout le personnel, d'ailleurs, était sur pied. Mais que pourrions-nous faire, s'il prenait fantaisie aux éléphants de se jeter sur Steam-House?
Pendant la première heure de veille, un sourd murmure continua à se propager autour du campement. Évidemment, ces grandes masses se déployaient sur la petite plaine. Allaient-elles donc la traverser et poursuivre leur route au sud?