Et, sur l'ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projetés dans la direction du sud-est. Mais la lumière électrique, impuissante à percer cette opaque brume, ne put l'éclairer que dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura absolument invisible à nos regards.

Cependant, ces hurlements, dont l'intensité s'accroissait peu à peu, indiquaient que le train ne cessait de dériver à la surface du lac. Évidemment, les animaux, rassemblés en cet endroit, devaient être fort nombreux. À cela rien d'étonnant, puisque le lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de cette partie du Bundelkund.

«Pourvu que Goûmi et Kâlagani ne soient pas tombés au milieu de la bande! dit le capitaine Hod.

—Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Goûmi!» répondit le colonel Munro. Décidément, les soupçons n'avaient fait que grandir dans l'esprit du colonel. Pour ma part, je commençais à les partager. Et pourtant, les bons offices de Kâlagani, depuis notre arrivée dans la région de l'Himalaya, ses services incontestables, son dévouement dans ces deux circonstances où il avait risqué sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine Hod, tout témoignait en sa faveur. Mais, lorsque l'esprit se laisse entraîner au doute, la valeur des faits accomplis s'altère, leur physionomie change, on oublie le passé, on craint pour l'avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou à nous trahir? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les hôtes de Steam-House? Non, assurément! Pourquoi les aurait-il attirés dans un guet-apens? C'était inexplicable. Chacun se livrait donc à des pensées fort confuses, et l'impatience nous prenait à attendre le dénouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du matin, les animaux cessèrent brusquement leurs cris. Ce qui nous frappa tous, c'est qu'ils ne semblaient pas s'être éloignés peu à peu, les uns après les autres, donnant un dernier coup de gueule après une dernière lampée. Non, ce fut instantané. On eût dit qu'une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur opération, et avait provoqué leur fuite. Évidemment, ils regagnaient leurs tanières, non en bêtes qui y rentrent, mais en bêtes qui se sauvent. Le silence avait donc succédé au bruit, sans transition. Il y avait là un effet dont la cause nous échappait encore, mais qui ne laissa pas d'accroître notre inquiétude. Par prudence, Banks donna l'ordre d'éteindre les fanaux. Si les animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande route qui fréquentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence, maintenant, n'était plus même troublé par le léger clapotis des eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait à dériver sous l'influence d'un courant, il était impossible de le savoir. Mais le jour ne pouvait tarder à paraître, et il balayerait sans doute ces brumes, qui n'occupaient que les basses couches de l'atmosphère. Je regardai ma montre. Il était cinq heures. Sans le brouillard, l'aube eût déjà élargi le cercle de vision sur une portée de quelques milles. La rive aurait donc été en vue. Mais le voile ne se déchirait pas. Il fallait patienter encore.

Le colonel Munro, Mac Neil et moi, à l'avant du salon, Fox, Kâlouth et monsieur Parazard, à l'arrière de la salle à manger, Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juché sur le dos du gigantesque animal, près de la trompe, comme un matelot de garde à l'avant d'un navire, nous attendions que l'un de nous criât: Terre!

Vers six heures, une petite brise se leva, à peine sensible, mais elle fraîchit bientôt. Les premiers rayons du soleil percèrent la brume, et l'horizon se découvrit à nos regards.

La rive apparut dans le sud-est. Elle formait à l'extrémité du lac une sorte d'anse aiguë, très boisée sur son arrière-plan. Les vapeurs montèrent peu à peu et laissèrent voir un fond de montagnes, dont les cimes se dégagèrent rapidement.

«Terre!» avait crié le capitaine Hod.

Le train flottant n'était pas alors à plus de deux cents mètres du fond de l'anse du Puturia, et il dérivait sous la poussée de la brise, qui soufflait du nord-ouest.

Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un être humain. Elle semblait être absolument déserte. Pas une habitation, d'ailleurs, pas une ferme sous l'épais couvert des premiers arbres. Il semblait donc que l'on pût atterrir sans danger.