—Regarde mieux! répondit l'Indou.
—Nana Sahib! s'écria le colonel Munro, en reculant, cette fois, malgré lui. Nana Sahib vivant!…» Oui, le nabab lui-même, l'ancien chef de la révolte des Cipayes, l'implacable ennemi de Munro! Mais qui avait donc succombé dans la rencontre au pâl de Tandît? C'était Balao Rao, son frère.
L'extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux grêlés à la face, tous deux amputés du même doigt de la même main, avait trompé les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n'avaient pas hésité à reconnaître le nabab dans celui qui n'était que son frère, et il eût été impossible de ne pas commettre cette méprise. Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorités, annonça la mort du nabab, Nana Sahib vivait encore: c'était Balao Rao qui n'était plus.
Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de l'exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une sécurité presque absolue. En effet, son frère ne devait pas être recherché par la police anglaise avec le même acharnement que lui, et il ne le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui étaient point imputés, mais il n'avait pas sur les Indous du centre l'influence pernicieuse que possédait le nabab.
Nana Sahib, se voyant traqué de si près, avait donc résolu de faire le mort jusqu'au moment où il pourrait définitivement agir, et, renonçant temporairement à ses projets insurrectionnels, il s'était donné tout entier à sa vengeance. Jamais, d'ailleurs, les circonstances n'avaient été plus favorables. Le colonel Munro, toujours surveillé par ses agents, venait de quitter Calcutta pour un voyage qui devait le conduire à Bombay. Ne serait-il pas possible de l'amener dans la région des Vindhyas, à travers les provinces du Bundelkund? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce but qu'il lui dépêcha l'intelligent Kâlagani.
Le nabab quitta alors le pâl de Tandît, qui ne lui offrait plus un abri sûr. Il s'enfonça dans la vallée de la Nerbudda, jusqu'aux dernières gorges des Vindhyas. Là s'élevait la forteresse de Ripore, qui lui parut un lieu de refuge où la police ne songerait guère à le relancer, puisqu'elle devait le croire mort.
Nana Sahib s'y installa donc avec les quelques Indous dévoués à sa personne. Il les renforça bientôt d'une bande de Dacoits, dignes de se ranger sous les ordres d'un tel chef, et il attendit.
Mais qu'attendait-il depuis quatre mois? Que Kâlagani eût rempli sa mission, et lui fit connaître la prochaine arrivée, du colonel Munro dans cette partie des Vindhyas, où il serait sous sa main.
Toutefois, une crainte s'empara de Nana Sahib. Ce fut que la nouvelle de sa mort, répandue dans toute la péninsule, n'arrivât aux oreilles de Kâlagani. Si celui-ci y ajoutait foi, n'abandonnerait-il pas son oeuvre de trahison vis-à-vis du colonel Munro?
De là, l'envoi d'un autre Indou à travers les routes du Bundelkund, ce Nassim qui, mêlé à la caravane des Banjaris, rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit en communication avec Kâlagani, et l'instruisit du véritable état des choses.