Après avoir été soumis à l'évaporation, de manière à prendre une consistance pâteuse, le lait est enfermé dans des boîtes hermétiquement closes, d'une contenance de quatre cent cinquante grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les aditionnant d'un quintuple poids d'eau. Dans ces conditions, il est identique par sa composition au lait normal et de bonne qualité. Même résultat pour le bouillon, qui, après avoir été conservé par des moyens analogues et réduit en tablettes, donne par dissolution d'excellents potages.
Quant à la glace, d'un emploi si utile sous ces chaudes latitudes, il nous était facile de la produire, en peu d'instants, au moyen de ces appareils Carré, qui provoquent l'abaissement de la température par l'évaporation du gaz ammoniac liquéfié. Un des compartiments d'arrière était même disposé comme une glacière, et soit par l'évaporation de l'ammoniaque, soit par la volatilisation de l'éther méthylique, le produit de nos chasses pouvait être indéfiniment conservé, grâce à l'application des procédés dus à un Français, mon compatriote Ch. Tellier. C'était là, on en conviendra, une ressource précieuse, qui devait mettre à notre disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure qualité.
En ce qui concerne les boissons, la cave en était bien fournie. Vins de France, bières diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des places spéciales et en quantité suffisante pour les premiers besoins.
Il faut remarquer, d'ailleurs, que notre itinéraire ne devait pas nous écarter sensiblement des provinces habitées de la péninsule. L'Inde n'est pas un désert, il s'en faut. À la condition de ne point ménager les roupies, il est aisé de s'y procurer, non seulement le nécessaire, mais aussi le superflu. Peut-être, lorsque nous hivernerions dans les régions septentrionales, à la base de l'Himalaya, serions-nous réduits à nos seules ressources. Dans ce cas encore, il serait facile de faire face à toutes les exigences d'une existence confortable. L'esprit pratique de notre ami Banks avait tout prévu, et l'on pouvait se reposer sur lui du soin de nous ravitailler en route.
En somme, voici quel est l'itinéraire de ce voyage,—itinéraire qui fut arrêté en principe, sauf les quelques modifications que des circonstances imprévues pouvaient y apporter:
Partir de Calcutta en suivant la vallée du Gange jusqu'à Allahabad, s'élever à travers le royaume d'Oude de manière à gagner les premières rampes du Thibet, camper pendant quelques mois, tantôt en un endroit, tantôt en un autre, en donnant au capitaine Hod toute facilité pour organiser ses chasses, puis redescendre jusqu'à Bombay.
C'était près de neuf cents lieues à faire. Mais notre maison et tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui se refuserait à faire plusieurs fois le tour du monde?
CHAPITRE VI
Premières étapes.
Le 6 mai, dès l'aube, j'avais quitté l'hôtel Spencer, l'un des meilleurs de Calcutta, où je demeurais depuis mon arrivée dans la capitale de l'Inde. Cette grande cité n'avait plus maintenant de secrets pour moi. Promenades du matin, à pied, pendant les premières heures du jour; promenades du soir, en voiture, dans le Strand, jusqu'à l'esplanade du fort William, au milieu des splendides équipages des Européens qui croisent assez dédaigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras babous indigènes; excursions à travers ces curieuses rues marchandes, qui portent très justement le nom de bazars; visites aux champs d'incinération des morts, sur les bords du Gange, aux jardins botaniques du naturaliste Hooker, à «madame Kâli», l'horrible femme à quatre bras, cette farouche déesse de la mort, qui se cache dans un petit temple de l'un de ces faubourgs, dans lesquels se côtoient la civilisation moderne et la barbarie native, c'était fait. Contempler le palais du vice-roi, qui s'élève précisément en face de l'hôtel Spencer; admirer le curieux palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacré à la mémoire des grands hommes de notre époque; étudier en détail l'intéressante mosquée d'Hougly; courir le port, encombré des plus beaux bâtiments de commerce de la marine anglaise; dire enfin adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes,—ces oiseaux ont tant de noms!—qui sont chargés de nettoyer les rues et de tenir la ville dans un parfait état de salubrité, cela était fait aussi, et je n'avais plus qu'à partir.
Donc, ce matin-là, un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture à deux chevaux et à quatre roues,—indigne de figurer parmi les confortables produits de la carrosserie anglaise,—vint me prendre sur la place du Gouvernement et m'eut bientôt déposé à la porte du bungalow du colonel Munro.