Tel était donc ce train, unique en son genre, et tel l'avait voulu le capricieux rajah de Bouthan.

Mais si Banks avait respecté cette fantaisie qui donnait au moteur la forme d'un éléphant, et aux voitures l'apparence de pagodes, il avait cru devoir aménager l'intérieur au goût anglais, en l'appropriant pour un voyage de longue durée. C'était très réussi.

Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui, intérieurement, ne mesuraient pas moins de six mètres de largeur. Ils dépassaient, par conséquent, les essieux des roues, qui n'en avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts très longs et d'une extrême flexibilité, les cahots leur étaient aussi peu sensibles que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien établie.

Le premier char avait une longueur de quinze mètres. À l'avant, son élégante vérandah, portée sur de légers pilastres, abritait un large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se tenir à l'aise. Deux fenêtres et une porte s'ouvraient sur le salon, éclairé en outre par deux fenêtres latérales. Ce salon, meublé d'une table et d'une bibliothèque, garni de divans moelleux dans toute sa largeur, était artistement décoré et tendu de riches étoffes. Un épais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des «tattis», sortes d'écrans de vétiver, disposés devant les fenêtres, et sans cesse arrosés d'eau parfumée, entretenaient une agréable fraîcheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines qui servaient de chambres. Au plafond pendait une «punka», qu'une courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche du train, ou que le bras d'un serviteur mettait en mouvement pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens possibles aux excès d'une température qui, durant certains mois de l'année, s'élève à l'ombre au-dessus de quarante-cinq degrés centigrades?

À l'arrière du salon, une seconde porte, en bois précieux, faisant face à la porte de la vérandah, s'ouvrait sur la salle à manger, éclairée, non seulement par les fenêtres latérales, mais aussi par un plafond en verre dépoli. Autour de la table qui en occupait le milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n'étions que quatre: c'est assez dire que nous serions à l'aise. Buffets et crédences, chargés de tout ce luxe d'argenterie, de verreries et de porcelaines qu'exige le confort anglais, meublaient cette salle à manger. Il va de soi que tous les objets fragiles, à demi engagés dans des entailles spéciales, ainsi que cela se fait à bord des navires, étaient à l'abri des chocs, même sur les plus mauvaises routes, si notre train était jamais forcé de s'y aventurer.

La porte, à l'arrière de la salle à manger, donnait accès sur un couloir, qui aboutissait à un balcon postérieur, également recouvert d'une seconde vérandah. Le long de ce couloir étaient aménagées quatre chambres, éclairées latéralement, contenant un lit, une toilette, une armoire, un divan, et disposées comme les cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La première de ces chambres, à gauche, était occupée par le colonel Munro; la seconde, à droite, par l'ingénieur Banks. La chambre du capitaine Hod faisait suite, à droite, à celle de l'ingénieur; la mienne, à gauche, à celle du colonel Munro.

Le second char, long de douze mètres, possédait, comme le premier, un balcon à vérandah, qui s'ouvrait sur une large cuisine, flanquée latéralement de deux offices, et munie de tout son matériel. Cette cuisine communiquait avec un couloir qui s'évasait en quadrilatère dans sa partie centrale, et formait pour le personnel de l'expédition une seconde salle à manger, éclairée par une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, étaient disposées quatre cabines, occupées par le sergent Mac Neil, le mécanicien, le chauffeur et l'ordonnance du colonel Munro; puis, à l'arrière, deux autres cabines, l'une destinée au cuisinier, l'autre au brosseur du capitaine Hod; plus, d'autres chambres, servant d'armurerie, de glacière, de compartiment de bagages, etc., et s'ouvrant sur le balcon à vérandah de l'arrière.

On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement disposé les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient être chauffées, pendant l'hiver, au moyen d'un appareil dont l'air chaud, fourni par la machine, circulait à travers les chambres, sans compter deux petites cheminées, installées dans le salon et la salle à manger. Nous étions donc en mesure de braver les rigueurs de la saison froide, même sur les premières pentes des montagnes du Thibet.

L'importante question des provisions n'avait pas été négligée, on le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi nourrir pendant un an tout le personnel de l'expédition. Ce dont nous avions le plus abondamment, c'étaient des boîtes de viandes conservées des meilleures marques, principalement du boeuf bouilli et du boeuf en daube, et des pâtés de ces «mourghis», ou poulets, dont la consommation est si considérable dans toute la péninsule indienne.

Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le déjeuner du matin, qui précède le déjeuner sérieux, ni le bouillon pour le «tiffin», qui précède le dîner du soir, grâce aux préparations nouvelles qui permettent de les transporter au loin à l'état concentré.