Et, si Henry d'Albaret avait jeté cette enchère inattendue, c'est que, parmi les prisonniers du batistan, il venait d'apercevoir Hadjine et Xaris — Hadjine qui allait retomber au pouvoir de Nicolas Starkos! Mais Hadjine l'avait entendu, elle l'avait vu, elle se fût précipitée vers lui, si les gardiens ne l'en eussent empêchée.

D'un geste, Henry d'Albaret rassura et contint la jeune fille. Quelle que fût son indignation, lorsqu'il se vit en présence de son odieux rival, il resta maître de lui-même. Oui! fût-ce au prix de toute sa fortune, s'il le fallait, il saurait arracher à Nicolas Starkos les prisonniers entassés sur le marché d'Arkassa, et avec eux, celle qu'il avait tant cherchée, celle qu'il n'espérait plus revoir!

En tout cas, la lutte serait ardente. En effet, si Nicolas Starkos ne pouvait comprendre comment Hadjine Elizundo se trouvait parmi ces captifs, pour lui, elle n'en était pas moins la riche héritière du banquier de Corfou. Ses millions ne pouvaient avoir disparu avec elle. Ils seraient toujours là pour la racheter à celui dont elle deviendrait l'esclave. Donc, aucun risque à surenchérir. Aussi Nicolas Starkos résolut-il de le faire avec d'autant plus de passion, d'ailleurs, qu'il s'agissait de lutter contre son rival, et son rival préféré!

«Six mille livres! cria-t-il.

— Sept mille!» répondit le commandant de la Syphanta, sans même se retourner vers Nicolas Starkos.

Le cadi ne pouvait que s'applaudir de la tournure que prenaient les choses. En présence de ces deux concurrents, il ne cherchait point à dissimuler la satisfaction qui perçait sous sa gravité ottomane.

Mais, si ce cupide magistrat supputait déjà ce que seraient ses prélèvements, Skopélo, lui, commençait à ne plus pouvoir se maîtriser. Il avait reconnu Henry d'Albaret, puis Hadjine Elizundo. Si, par haine, Nicolas Starkos s'entêtait, l'affaire, qui eût été bonne dans une certaine mesure, deviendrait très mauvaise, surtout si la jeune fille avait perdu sa fortune, comme elle avait perdu sa liberté — ce qui était possible, d'ailleurs!

Aussi, prenant Nicolas Starkos à part, essaya-t-il de lui soumettre humblement quelques sages observations. Mais il fut reçu de telle manière qu'il n'osa plus en hasarder de nouvelles. C'était le capitaine de la Karysta, maintenant, qui jetait lui- même ses enchères au crieur, et d'une voix insultante pour son rival.

Comme on le pense bien, les courtiers, sentant que la bataille devenait chaude, étaient restés pour en suivre les diverses péripéties. La foule des curieux, devant cette lutte à coups de milliers de livres, manifestait l'intérêt qu'elle y prenait par de bruyantes clameurs. Si, pour la plupart, ils connaissaient le capitaine de la sacolève, aucun d'eux ne connaissait le commandant de la _Syphanta. _On ignorait même ce qu'était venue faire cette corvette, naviguant sous pavillon corfiote, dans les parages de Scarpanto. Mais, depuis le début de la guerre, tant de navires de toutes nations s'étaient employés au transport des esclaves, que tout portait à croire que la Syphanta servait à ce genre de commerce. Donc, que les prisonniers fussent achetés par Henry d'Albaret ou par Nicolas Starkos, pour eux ce serait toujours l'esclavage.

En tout cas, avant cinq minutes, cette question allait être absolument décidée.