À ce moment, une nouvelle bordée fut envoyée par la Syphanta, et si bien pointée, cette fois, que deux bâtiments de la flottille — un des senaux et une saïque — atteints en plein bois au-dessous de la ligne de flottaison, coulèrent en quelques instants. Les équipages n'eurent que le temps de se jeter dans les embarcations, afin de regagner les deux bricks du centre, où ils furent aussitôt recueillis.
«Hurrah! Hurrah!»
Ce fut le cri des matelots de la corvette, après ce coup double qui faisait honneur à ses chefs de pièce.
«Deux de coulés! dit le capitaine Todros.
— Oui, répondit Henry d'Albaret, mais les coquins, qui les montaient, ont pu embarquer à bord des bricks, et je redoute toujours un abordage qui leur donnerait l'avantage du nombre!»
Pendant un quart d'heure encore, la canonnade continua de part et d'autre. Les navires pirates, aussi bien que la corvette, disparaissaient au milieu des vapeurs blanches de la poudre, et il fallait attendre qu'elles se fussent dissipées pour reconnaître le mal que l'on s'était fait réciproquement. Par malheur, ce mal n'était que trop sensible à bord de la _Syphanta. _Plusieurs matelots avaient été tués; d'autres, en plus grand nombre, étaient grièvement blessés. Un officier français, frappé en pleine poitrine, venait de tomber, au moment où le commandant lui donnait ses ordres.
Les morts et les blessés furent aussitôt descendus dans le faux- pont. Déjà le chirurgien et ses aides ne pouvaient suffire aux pansements et aux opérations, que nécessitait l'état de ceux qui avaient été frappés directement par les projectiles, ou indirectement par les éclats de bois sur le pont et dans la batterie. Si la mousqueterie n'avait pas encore parlé entre ces bâtiments qui se tenaient toujours à demi-portée de canon, s'il n'y avait ni balle, ni biscaïen à extraire, les blessures n'en étaient pas moins graves, en même temps que plus horribles.
En cette occasion, les femmes, qui avaient été confinées dans la cale, ne faillirent point à leur devoir. Hadjine Elizundo leur donna l'exemple. Toutes s'empressèrent à donner leurs soins aux blessés, les encourageant, les réconfortant.
Ce fut alors que la vieille prisonnière de Scarpanto quitta son obscure retraite. La vue du sang n'était pas pour l'effrayer, et, sans doute, les hasards de sa vie l'avaient déjà conduite sur plus d'un champ de bataille. À la lueur des lampes du faux-pont, elle se pencha au chevet des cadres où reposaient les blessés, elle prêta la main aux opérations les plus douloureuses, et, lorsqu'une nouvelle bordée faisait trembler la corvette jusque dans ses carlingues, pas un mouvement de ses yeux n'indiquait que ces effroyables détonations l'eussent fait tressaillir.
Cependant, l'heure approchait où l'équipage de la Syphanta allait être obligé de lutter à l'arme blanche contre les pirates. Leur ligne s'était refermée, leur cercle se rétrécissait. La corvette devenait le point de mire de tous ces feux convergents.