Mais elle se défendait bien pour l'honneur du pavillon qui battait toujours à sa corne. Son artillerie faisait de grands ravages à bord de la flottille. Deux autres bâtiments, une saïque et une felouque, furent encore détruits. L'une coula. L'autre, percée de boulets rouges, ne tarda pas à disparaître au milieu des flammes.
Toutefois, l'abordage était inévitable. La Syphanta n'eût pu l'éviter qu'en forçant la ligne qui l'entourait. Faute de vent, elle ne le pouvait pas, tandis que les pirates, mus par leurs avirons de galère, s'approchaient en resserrant leur cercle.
Le brick au pavillon noir n'était plus qu'à une portée de pistolet, quand il lâcha toute sa bordée. Un boulet vint frapper les ferrures de l'étambot à l'arrière de la corvette, et la démonta de son gouvernail.
Henry d'Albaret se prépara donc à recevoir l'assaut des pirates et fit hisser ses filets de casse-tête et d'abordage. Maintenant, c'était la mousqueterie qui éclatait de part et d'autre. Pierriers et espingoles, mousquets et pistolets, faisaient pleuvoir une grêle de balles sur le pont de la _Syphanta. _Bien des hommes tombèrent encore, presque tous frappés mortellement. Vingt fois Henry d'Albaret faillit être atteint; mais, immobile et calme sur son banc de quart, il donnait ses ordres avec le même sang-froid que s'il eût commandé une salve d'honneur dans une revue d'escadre.
En ce moment, à travers les déchirures de la fumée, les équipages ennemis pouvaient se voir face à face. On entendait les horribles imprécations des bandits. À bord du brick au pavillon noir, Henry d'Albaret cherchait en vain à apercevoir ce Sacratif, dont le nom seul était une épouvante dans tout l'Archipel.
Ce fut alors que, par tribord et par bâbord, ce brick et un de ceux qui avaient refermé la ligne, soutenus un peu en arrière par les autres bâtiments, vinrent élonger la corvette, dont les préceintes gémirent à cette pression. Les grappins, lancés à propos, s'accrochèrent au gréement et lièrent les trois navires. Leurs canons durent se taire; mais, comme les sabords de la Syphanta étaient autant de brèches ouvertes aux pirates, les servants restèrent à leur poste pour les défendre à coups de haches, de pistolets et de piques. Tel était l'ordre du commandant — ordre qui fut envoyé dans la batterie, au moment où les deux bricks venaient de l'accoster.
Soudain, un cri éclata de toutes parts, et avec une telle violence qu'il domina un instant les fracas de la mousqueterie.
«À l'abordage! À l'abordage!»
Ce combat, corps à corps, devint alors effroyable. Ni les décharges d'espingoles, de pierriers et de fusils, ni les coups de haches et de piques, ne purent empêcher ces enragés, ivres de fureur, avides de sang, de prendre pied sur la corvette. De leurs hunes, ils faisaient un feu plongeant de grenades, qui rendait intenable le pont de la Syphanta, bien qu'elle aussi leur répondit de ses hunes par la main de ses gabiers. Henry d'Albaret se vit assailli de tous côtés. Ses bastingages, bien qu'ils fussent plus élevés que ceux des bricks, furent emportés d'assaut. Les forbans passaient de vergues en vergues, et, trouant les filets de casse-tête, se laissaient affaler sur le pont. Qu'importait que quelques-uns fussent tués avant de l'atteindre! Leur nombre était tel qu'il n'y paraissait pas.
L'équipage de la corvette, réduit maintenant à moins de deux cents hommes valides, avait à se battre contre plus de six cents.