Sacratif ou Starkos, c'était bien le même homme, en effet. Jusqu'alors, personne n'avait su que, sous ce nom, se cachait un Grec, un enfant du Magne, un traître, gagné à la cause des oppresseurs. Oui! c'était Nicolas Starkos qui commandait cette flottille, dont les épouvantables excès avaient épouvanté ces mers! C'était lui qui joignait à cet infâme métier de pirate un commerce plus infâme encore! C'était lui qui vendait à des barbares, à des infidèles, ses compatriotes échappés à l'égorgement des Turcs! Lui, Sacratif! Et ce nom de guerre, ou plutôt ce nom de piraterie, c'était le nom du fils d'Andronika Starkos!

Sacratif — il faut l'appeler ainsi maintenant — Sacratif, depuis bien des années, avait établi le centre de ses opérations dans l'île de Scarpanto. Là, au fond des criques inconnues de la côte orientale, on eût trouvé les principales stations de sa flottille. Là, des compagnons, sans foi ni loi, qui lui obéissaient aveuglément, auxquels il pouvait tout demander en fait de violence et d'audace, formaient les équipages d'une vingtaine de bâtiments, dont le commandement lui appartenait sans conteste.

Après son départ de Corfou à bord de la Karysta, Sacratif avait directement fait voile pour Scarpanto. Son dessein était de reprendre ses campagnes dans l'Archipel, avec l'espoir de rencontrer la corvette, qu'il avait vue appareiller pour prendre la mer et dont il connaissait la destination. Cependant, tout en s'occupant de la Syphanta, il ne renonçait pas à retrouver Hadjine Elizundo et ses millions, pas plus qu'il ne renonçait à se venger d'Henry d'Albaret.

La flottille des pirates se mit donc à la recherche de la corvette; mais, bien que Sacratif eût entendu souvent parler d'elle et des représailles qu'elle avait infligées aux écumeurs du nord de l'Archipel, il ne parvint pas à tomber sur ses traces. Ce n'était point lui, comme on l'avait dit, qui commandait à ce combat de Lemnos, où le capitaine Stradena trouva la mort; mais c'était bien lui qui s'était enfui du port de Thasos sur la sacolève, à la faveur de la bataille que la corvette livrait en vue du port. Seulement, à cette époque, il ignorait encore que la Syphanta fût passée sous le commandement d'Henry d'Albaret, et il ne l'apprit que lorsqu'il le vit sur le marché de Scarpanto.

Sacratif, en quittant Thasos, était venu relâcher à Syra, et il n'avait quitté cette île que quarante-huit heures avant l'arrivée de la corvette. On ne s'était pas trompé en pensant que la sacolève avait dû faire voile pour la Crète. Là, dans le port de Grabouse attendait le brick qui devait ramener Sacratif à Scarpanto pour y préparer une nouvelle campagne. La corvette l'aperçut peu après qu'il eut quitté Grabouse et lui donna la chasse, sans pouvoir le rejoindre, tant sa marche était supérieure.

Sacratif, lui, avait bien reconnu la _Syphanta. _Courir sur elle, tenter de l'enlever à l'abordage, satisfaire sa haine en la détruisant, telle avait été sa pensée tout d'abord. Mais, réflexion faite, il se dit que mieux valait se laisser poursuivre le long du littoral de la Crète, entraîner la corvette jusqu'aux parages de Scarpanto, puis disparaître dans un de ces refuges que lui seul connaissait.

C'est ce qui fut fait, et le chef des pirates s'occupait à mettre sa flottille en mesure d'attaquer la Syphanta, lorsque les circonstances précipitèrent le dénouement de ce drame.

On sait ce qui s'était passé, on sait pourquoi Sacratif était venu au marché d'Arkassa, on sait comment, après avoir retrouvé Hadjine Elizundo parmi les prisonniers du batistan, il se vit en face d'Henry d'Albaret, le commandant de la corvette.

Sacratif, croyant qu'Hadjine Elizundo était toujours la riche héritière du banquier corfiote, avait voulu à tout prix en devenir le maître… L'intervention d'Henry d'Albaret fit échouer sa tentative.

Plus décidé que jamais à s'emparer d'Hadjine Elizundo, à se venger de son rival, à détruire la corvette, Sacratif entraîna Skopélo et revint à la côte ouest de l'île. Qu'Henry d'Albaret eût la pensée de quitter immédiatement Scarpanto afin de rapatrier les prisonniers, cela ne pouvait faire doute. La flottille avait donc été réunie presque au complet, et, dès le lendemain, elle reprenait la mer. Les circonstances ayant favorisé sa marche, la Syphanta était tombée en son pouvoir.