Le voilà donc, marchant d'un pas furtif, pareil à un malfaiteur qui chercherait à reconnaître les abords d'une habitation dans laquelle il va porter la ruine, longeant les murs lézardés aux angles, tournant les coins dont l'arête effritée disparaissait sous les mousses, tâtant de la main ces pierres ébranlées, comme pour voir s'il restait encore un peu de vie dans ce cadavre de maison, écoutant, enfin, si le coeur lui battait encore! Par derrière, l'enclos était plus obscur. Les obliques lueurs du croissant lunaire, qui disparaissait alors, n'auraient pu y arriver.
Nicolas Starkos avait lentement fait le tour. La sombre demeure gardait une sorte de silence inquiétant. On l'eût dite hantée ou visionnée. Il revint vers la façade orientée à l'ouest. Puis, il s'approcha de la porte, pour la repousser si elle ne tenait que par un loquet, pour la forcer si le pêne s'engageait encore dans la gâche de la serrure.
Mais alors le sang lui monta aux yeux. Il vit «rouge» comme on dit, mais rouge de feu. Cette maison, qu'il voulait visiter encore une fois, il n'osait plus y entrer. Il lui semblait que son père, sa mère, allaient apparaître sur le seuil, les bras étendus, le maudissant, lui, le mauvais fils, le mauvais citoyen, traître à la famille, traître à la patrie!
À ce moment, la porte s'ouvrit avec lenteur. Une femme parut sur le seuil. Elle était vêtue du costume maniote — un jupon de cotonnade noire à petite bordure rouge, une camisole de couleur sombre, serrée à la taille, sur sa tête un large bonnet brunâtre, enroulé d'un foulard aux couleurs du drapeau grec.
Cette femme avait une figure énergique, avec de grands yeux noirs d'une vivacité un peu sauvage, un teint hâlé comme celui des pêcheuses du littoral. Sa taille était haute, droite, bien qu'elle fût âgée de plus de soixante ans.
C'était Andronika Starkos. La mère et le fils, séparés depuis si longtemps de corps et d'âme, se trouvaient alors face à face.
Nicolas Starkos ne s'attendait pas à se voir en présence de sa mère… Il fut épouvanté par cette apparition.
Andronika, le bras tendu vers son fils, lui interdisant l'accès de sa maison, ne dit que ces mots d'une voix qui les rendait terribles, venant d'elle:
«Jamais Nicolas Starkos ne remettra le pied dans la maison du père!… Jamais!»
Et le fils, courbé sous cette injonction, recula peu à peu. Celle qui l'avait porté dans ses entrailles le chassait maintenant comme on chasse un traître. Alors il voulut faire un pas en avant… Un geste plus énergique encore, un geste de malédiction, l'arrêta.