— Il m'aime!» dit-elle un jour à Xaris.
Et cela, la jeune fille le dit avec la simplicité qu'elle mettait en toutes choses.
«Eh bien, il faut te laisser aimer! répondit Xaris. Ton père vieillit, Hadjine! Moi, je ne serai pas toujours là!… Où trouverais-tu, dans la vie, un plus sûr protecteur qu'Henry d'Albaret?»
Hadjine n'avait rien répondu. Il aurait fallu dire que, si elle se savait aimée, elle aimait aussi. Une réserve toute naturelle lui défendait d'avouer ce sentiment, même à Xaris.
Cependant, les choses en étaient là. Ce n'était plus un secret pour personne dans la société corfiote. Avant même qu'il en eût été officiellement question, on parlait du mariage d'Henry d'Albaret et d'Hadfjine Elizundo, comme s'il eût été décidé.
Il convient de faire observer que le banquier n'avait point paru regretter les assiduités du jeune officier auprès de sa fille. Ainsi que le disait Xaris, il se sentait vieillir, et rapidement. Quelle que fût la sécheresse de son coeur, il devait craindre qu'Hadjine ne restât seule dans la vie, bien qu'il sût à quoi s'en tenir sur la fortune dont elle hériterait. Cette question d'argent, d'ailleurs, n'avait jamais été pour intéresser Henry d'Albaret. Que la fille du banquier fût riche ou non, cela n'était pas de nature à le préoccuper, même un instant. L'amour qu'il éprouvait pour cette jeune fille prenait naissance dans des sentiments bien autrement élevés, non dans des intérêts vulgaires. C'était pour sa bonté autant que pour sa beauté qu'il l'aimait. C'était pour cette vive sympathie que lui inspirait la situation d'Hadjine dans ce triste milieu. C'était pour la noblesse de ses idées, la grandeur de ses vues, pour l'énergie de coeur dont il la sentait capable, si jamais elle était mise à même de la montrer.
Et cela se comprenait bien, lorsque Hadjine parlait de la Grèce opprimée et des efforts surhumains que ses enfants faisaient pour la rendre libre. Sur ce terrain, les deux jeunes gens ne pouvaient se rencontrer que dans le plus complet accord.
Aussi, que d'heures émues ils passèrent en causant de toutes ces choses dans cette langue grecque qu'Henry d'Albaret parlait maintenant comme la sienne! Quelle joie intimement partagée, lorsque un succès maritime venait compenser les revers dont la Morée ou l'Attique étaient le théâtre! Il fallut qu'Henry d'Albaret racontât en détail toutes les affaires auxquelles il avait pris part, qu'il redît les noms des nationaux et des étrangers qui s'illustraient dans ces luttes sanglantes, et ceux de ces femmes que, libre d'elle-même, Hadjine Elizundo eût voulu imiter — Bobolina, Modena, Zacharias, Kaïdos, sans oublier cette courageuse Andronika que le jeune officier avait arrachée au massacre de Chaidari.
Et même, un jour, Henry d'Albaret, ayant prononcé le nom de cette femme, Elizundo, qui écoutait cette conversation, fit un mouvement de nature à attirer l'attention de sa fille.
«Qu'avez-vous, mon père? demanda-t-elle.