«C'est votre devoir, en effet! lui répondait Hadjine. Quelque douleur que puisse me causer votre départ, Henry, je comprends que vous devez rejoindre vos compagnons d'armes! Oui! tant que la Grèce n'aura pas retrouvé son indépendance, il faut lutter pour elle!
— Je partirai, Hadjine, je vais partir! dit un jour Henry d'Albaret. Mais, si je pouvais emporter avec moi la certitude que vous m'aimez comme je vous aime…
— Henry, je n'ai aucun motif de cacher les sentiments que vous m'inspirez, répondit Hadjine. Je ne suis plus une enfant, et c'est avec le sérieux qui convient que j'envisage l'avenir. J'ai foi en vous, ajouta-t-elle en lui tendant les mains, ayez foi en moi! Telle vous me laisserez en partant, telle vous me retrouverez au retour!»
Henry d'Albaret avait pressé la main que lui donnait Hadjine comme gage de ses sentiments.
«Je vous remercie de toute mon âme! répondit-il. Oui! nous sommes bien l'un à l'autre… déjà! Et si notre séparation n'en est que plus pénible, du moins emporterai-je cette assurance avec moi que je suis aimé de vous!… Mais, avant mon départ, Hadjine, je veux avoir parlé à votre père!… Je veux être certain qu'il approuve notre amour, et qu'aucun obstacle ne viendra de lui…
— Vous agirez sagement, Henry, répondit la jeune fille. Ayez sa promesse comme vous avez la mienne!»
Et Henry d'Albaret ne dut pas tarder à le faire, car il s'était décidé à reprendre du service sous le colonel Fabvier.
En effet, les choses allaient de mal en pis pour la cause de l'indépendance. La convention de Londres n'avait encore produit aucun effet utile, et l'on pouvait se demander si les puissances ne s'en tiendraient pas, vis-à-vis du sultan, à des observations purement officieuses, et par conséquent toutes platoniques.
D'ailleurs, les Turcs, infatués de leurs succès, paraissaient assez peu disposés à rien céder de leurs prétentions. Bien que deux escadres, l'une anglaise, commandée par l'amiral Codrington, l'autre française, sous les ordres de l'amiral de Rigny, parcourussent alors la mer Égée, et, bien que le gouvernement grec fût venu s'installer à Égine pour y délibérer dans de meilleures conditions de sécurité, les Turcs faisaient preuve d'une opiniâtreté qui les rendait redoutables.
On le comprenait, du reste, en voyant toute une flotte de quatre- vingt-douze navires ottomans, égyptiens et tunisiens, que la vaste rade de Navarin venait de recevoir à la date du 7 septembre. Cette flotte portait un immense approvisionnement qu'Ibrahim allait prendre pour subvenir aux besoins d'une expédition qu'il préparait contre les Hydriotes.