— Et il se nomme?…

— Le capitaine Henry d'Albaret…

— Eh bien, maître Elizundo, reprit Nicolas Starkos, qui s'approcha du banquier et lui parla les yeux dans les yeux, je vous le répète, lorsque ce capitaine Henry d'Albaret saura qui vous êtes, il ne voudra plus de votre fille, et, lorsque votre fille connaîtra la source de la fortune de son père, elle ne pourra plus songer à devenir la femme de ce capitaine Henry d'Albaret! Si donc vous ne rompez pas ce mariage aujourd'hui, demain il se rompra de lui-même, car demain les deux fiancés sauront tout!… Oui!… Oui!… de par le diable, ils le sauront!»

Le banquier se releva encore une fois. Il regarda fixement le capitaine de la Karysta et, alors, d'un accent de désespoir, auquel il n'y avait point à se tromper:

«Soit!… Je me tuerai, Nicolas Starkos, dit-il, et je ne serai plus une honte pour ma fille!

— Si, répondit le capitaine, vous le serez dans l'avenir comme vous l'êtes dans le présent, et votre mort ne fera jamais qu'Elizundo n'ait été le banquier des pirates de l'Archipel!»

Elizundo retomba, accablé, et ne put rien répondre, lorsque le capitaine ajouta:

«Et voilà pourquoi Hadjine Elizundo ne sera pas la femme de cet Henry d'Albaret, pourquoi elle deviendra, qu'elle le veuille ou non, la femme de Nicolas Starkos!»

Pendant une demi-heure encore, cet entretien se prolongea en supplications de la part de l'un, en menaces de la part de l'autre. Non certes, il ne s'agissait pas d'amour, lorsque Nicolas Starkos s'imposait à la fille d'Elizundo! Il ne s'agissait que des millions dont cet homme voulait avoir l'entière possession, et aucun argument ne le ferait fléchir.

Hadjine Elizundo n'avait rien su de cette lettre, qui annonçait l'arrivée du capitaine de la _Karysta; _mais, depuis ce jour, son père lui avait paru plus triste, plus sombre que d'habitude, comme s'il eût été accablé par quelque préoccupation secrète. Aussi, lorsque Nicolas Starkos se présenta à la maison de banque, elle ne put se défendre d'en ressentir une inquiétude plus vive encore. En effet, elle connaissait ce personnage pour l'avoir vu venir plusieurs fois pendant les dernières années de la guerre. Nicolas Starkos lui avait toujours inspiré une répulsion dont elle ne se rendait pas compte. Il la regardait, semblait-il, d'une façon, qui ne laissait pas de lui déplaire, bien qu'il ne lui eût jamais adressé que des paroles insignifiantes, comme eût pu le faire un des clients habituels du comptoir. Mais la jeune fille n'avait pas été sans observer qu'après les visites du capitaine de la Karysta, son père était toujours, et pendant quelque temps, en proie à une sorte de prostration, mêlée d'effroi. De là son antipathie, que rien ne justifiait du moins jusqu'alors, contre Nicolas Starkos.