Hadjine et Xaris ne savaient que trop, maintenant, d'où venaient ces millions! Sur combien de trafics odieux, sur combien de misères reposait toute cette richesse, ils n'avaient plus à l'apprendre! Voilà donc comment et pourquoi Nicolas Starkos tenait Elizundo! Il était son complice! Il pouvait le déshonorer d'un mot! Puis, s'il lui convenait de disparaître, il eût été impossible de retrouver ses traces! Et c'était son silence qu'il faisait payer au père en lui arrachant sa fille!
«Le misérable!… le misérable! s'écriait Xaris.
— Tais-toi!» répondait Hadjine.
Et il se taisait, car il sentait bien que ses paroles allaient atteindre plus loin que Nicolas Starkos!
Cependant, cette situation ne pouvait tarder à se dénouer. Il fallait, d'ailleurs, qu'Hadjine Elizundo prît sur elle de précipiter ce dénouement dans l'intérêt de tous.
Le sixième jour après la mort d'Elizundo, vers sept heures du soir, Nicolas Starkos, que Xaris attendait à l'escalier du môle, était prié de se rendre immédiatement à la maison de banque.
Dire que cette communication fut faite d'un ton aimable, ce serait aller trop loin. Le ton de Xaris n'était rien moins qu'engageant, sa voix rien moins que douce, quand il aborda le capitaine de la Karysta. Mais celui-ci n'était pas homme à s'émouvoir de si peu, et il suivit Xaris jusqu'au comptoir, où il fut aussitôt introduit.
Pour les voisins, qui virent entrer Nicolas Starkos dans cette maison, si obstinément fermée jusqu'alors, il n'était plus douteux que les chances ne fussent en sa faveur.
Nicolas Starkos trouva Hadjine Elizundo dans le cabinet de son père. Elle était assise devant le bureau, sur lequel se voyaient un grand nombre de papiers, documents et livres. Le capitaine comprit que la jeune fille avait dû se mettre au courant des affaires de la maison, et il ne se trompait pas. Mais connaissait- elle les rapports que le banquier avait eus avec les pirates de l'Archipel, voilà ce qu'il se demandait.
À l'entrée du capitaine, Hadjine Elizundo se leva — ce qui la dispensait de lui offrir de s'asseoir — et elle fit signe à Xaris de les laisser seuls. Elle était vêtue de deuil. Sa physionomie grave, ses yeux fatigués par l'insomnie, indiquaient, en toute sa personne, une grande lassitude physique, mais nul abattement moral. Dans cet entretien, qui allait avoir de si graves conséquences pour tous ceux dont il serait question, son calme ne devait pas l'abandonner un seul instant.