Pendant qu'elle était observée avec une attention si peu désintéressée, la sacolève filait rapidement. Elle ne tarda pas à se trouver à la hauteur de Vitylo. Ce fut l'instant où son sort allait se décider. Si elle continuait à s'élever vers le fond du golfe, Gozzo et ses compagnons devraient perdre tout espoir de s'en emparer. En effet, même en se jetant dans leurs plus rapides embarcations, ils n'auraient eu aucune chance de l'atteindre, tant sa marche était supérieure sous cette énorme voilure qu'elle portait sans fatigue.

«Elle arrive!»

Ces deux mots furent bientôt jetés par le vieux marin, dont le bras, armé d'une main crochue, se lança vers le petit bâtiment comme un grappin d'abordage.

Gozzo ne se trompait pas. La barre venait d'être mise au vent, et la sacolève laissait maintenant porter sur Vitylo. En même temps, son perroquet volant et son second foc furent amenés; puis, son hunier se releva sur ses cargues. Ainsi soulagée d'une partie de ses voiles, elle était bien plus dans la main de l'homme de barre.

Il commençait alors à faire nuit. La sacolève n'avait plus que juste le temps de donner dans les passes de Vitylo. Il y a, de ci de là, des roches sous-marines qu'il faut éviter, sous peine de courir à une destruction complète. Pourtant, le pavillon de pilote n'avait point été hissé au grand mât du petit bâtiment. Il fallait donc que son capitaine connût parfaitement ces fonds assez dangereux, puisqu'il s'y aventurait, sans demander assistance. Peut-être aussi se méfiait-il — à bon droit — des pratiques Vityliens, qui ne se seraient point gênés de le mettre sur quelque basse, où nombre de navires s'étaient déjà perdus.

Du reste, à cette époque, aucun phare n'éclairait les côtes de cette portion du Magne. Un simple feu de port servait à gouverner dans l'étroit chenal.

La sacolève s'approchait, cependant. Elle ne fut bientôt plus qu'à un demi-mille de Vitylo. Elle atterrissait sans hésitation. On sentait qu'une main habile la manoeuvrait.

Cela n'était pas pour satisfaire tous ces mécréants. Ils avaient intérêt à ce que le navire qu'ils convoitaient se jetât sur quelque roche. En ces conjonctures l'écueil se faisait volontiers leur complice. Il commençait la besogne, et ils n'avaient plus qu'à l'achever. Le naufrage d'abord, le pillage ensuite: c'était leur façon d'agir. Cela leur épargnait une lutte à main armée, une agression directe, dont quelques-uns d'entre eux pouvaient être victimes. Il y avait, en effet, de ces bâtiments, défendus par un courageux équipage, qui ne se laissaient point impunément attaquer.

Les compagnons de Gozzo quittèrent donc leur poste d'observation et redescendirent au port, sans perdre un instant. En effet, il s'agissait de mettre en oeuvre ces machinations familières à tous les pilleurs d'épaves, qu'ils soient du Ponant ou du Levant.

De faire échouer la sacolève dans les étroites passes du chenal, en lui indiquant une fausse direction, rien n'était plus aisé au milieu de cette obscurité, qui, sans être profonde encore, l'était assez pour rendre ses évolutions difficiles.