«Au feu de port!» dit simplement Gozzo, auquel ses compagnons avaient l'habitude d'obéir sans hésiter.
Le vieux marin fut compris. Deux minutes après, ce feu — une simple lanterne, allumée à l'extrémité d'un mâtereau élevé sur le petit môle — s'éteignait subitement.
Au même instant, ce feu était remplacé par un autre feu, qui fut placé tout d'abord dans la même direction; mais, si le premier, immobile sur le môle, indiquait un point toujours fixe pour le navigateur, le second, grâce à sa mobilité, devait l'entraîner hors du chenal et l'exposer à donner contre quelque écueil.
Ce feu, en effet, c'était une lanterne, dont la lumière ne différait point de celle du feu de port; mais cette lanterne avait été accrochée aux cornes d'une chèvre, que l'on poussait lentement sur les premières rampes de la falaise. Elle se déplaçait donc avec l'animal et devait engager la sacolève en de fausses manoeuvres.
Ce n'était pas la première fois que les gens de Vitylo agissaient de la sorte. Non certes! Et il était même rare qu'ils eussent échoué dans leurs criminelles entreprises.
Cependant, la sacolève venait d'entrer dans la passe. Après avoir cargué sa grande voile, elle ne portait plus que ses voiles latines de l'arrière et son foc. Cette voilure réduite devait lui suffire pour arriver à son poste de mouillage.
À l'extrême surprise des marins qui l'observaient, le petit bâtiment s'avançait avec une incroyable sûreté, à travers les sinuosités du chenal. De cette lumière mobile que portait la chèvre, il ne semblait en aucune façon se préoccuper. Il eût fait grand jour que sa manoeuvre n'aurait pas été plus correcte. Il fallait que son capitaine eût souvent pratiqué les approches de Vitylo, et qu'il les connût au point de pouvoir s'y aventurer, même au milieu d'une nuit profonde.
Déjà on l'apercevait, ce hardi marin. Sa silhouette se détachait nettement dans l'ombre sur l'avant de la sacolève. Il était enveloppé dans les larges plis de son aba, sorte de manteau de laine, dont le capuchon retombait sur sa tête. En vérité, ce capitaine, dans son attitude, n'avait rien de ces modestes patrons de caboteurs, qui, pendant la manoeuvre, dévident incessamment entre leurs doigts un chapelet à gros grains, tels qu'il s'en rencontre le plus communément sur les mers de l'Archipel. Non! Celui-ci, d'une voix basse et calme, ne s'occupait qu'à transmettre ses ordres au timonier, placé à l'arrière du petit bâtiment.
En ce moment, la lanterne, promenée sur les rampes de la falaise, s'éteignit tout à coup. Mais cela ne fut pas pour embarrasser la sacolève, qui continua à suivre imperturbablement sa route. Un instant, on put croire qu'une embardée allait l'envoyer contre une dangereuse roche, placée à fleur d'eau, à une encablure du port, et qu'il n'était guère possible de voir dans l'ombre. Un léger coup de barre suffit à modifier sa direction, et l'écueil, rasé de près, fut évité.
Même adresse du timonier, quand il fut nécessaire de parer une seconde basse, qui ne laissait qu'un étroit passage à travers le chenal — basse sur laquelle plus d'un navire avait déjà touché en venant au mouillage, que son pilote fût ou non le complice des Vityliens.