C'est dans ces circonstances, que, le 27 novembre, Henry d'Albaret arriva à Scio, huit jours après avoir quitté Corfou. Il y venait rejoindre son ancien commandant, afin de continuer sa campagne contre les Turcs.

La disparition d'Hadjine Elizundo l'avait frappé d'un coup terrible. Ainsi, la jeune fille repoussait Nicolas Starkos comme un misérable indigne d'elle, et elle se refusait à celui qu'elle avait accepté, comme étant indigne de lui! Quel mystère y avait-il dans tout cela? Où fallait-il le chercher? Dans sa vie, à elle, si calme, si pure? Non, évidemment! Était-ce dans la vie de son père? Mais qu'y avait-il donc de commun entre le banquier Elizundo et le capitaine Nicolas Starkos?

À ces questions, qui eût pu répondre? La maison de banque était abandonnée. Xaris lui-même avait dû la quitter en même temps que la jeune fille. Henry d'Albaret ne pouvait compter que sur lui seul pour découvrir ces secrets de la famille Elizundo.

Il eut alors la pensée de fouiller la ville de Corfou, puis l'île entière. Peut-être Hadjine y avait-elle cherché refuge en quelque endroit ignoré? On compte, en effet, un certain nombre de villages, disséminés à la surface de l'île, où il est facile de trouver un abri sûr. Pour qui veut se dérober au monde et se faire oublier, Benizze, Santa Decca, Leucimne, vingt autres, offrent de tranquilles retraites. Henry d'Albaret se jeta sur toutes les routes, il chercha jusque dans les moindres hameaux quelque trace de la jeune fille: il ne trouva rien.

Un indice, alors, lui donna à supposer qu'Hadjine Elizundo avait dû quitter l'île de Corfou. En effet, au petit port d'Alipa, dans l'ouest-nord-ouest de l'île, on lui apprit qu'un léger speronare venait récemment de prendre la mer, après avoir attendu deux passagers pour le compte desquels il avait été secrètement frété.

Mais ce n'était là qu'un indice bien vague. D'ailleurs, certaines concordances de faits et de dates vinrent bientôt donner au jeune officier un nouveau sujet de craintes.

En effet, lorsqu'il fut de retour à Corfou, il apprit que la sacolève, elle aussi, avait quitté le port. Et, ce qui ressortait de plus grave, c'est que ce départ s'était effectué le jour même où Hadjine Elizundo avait disparu. Devait-on voir un lien entre ces deux événements? La jeune fille, attirée dans quelque piège en même temps que Xaris, avait-elle été enlevée par force? N'était- elle pas maintenant au pouvoir du capitaine de la Karysta?

Cette pensée brisa le coeur d'Henry d'Albaret. Mais que faire? En quel point du monde rechercher Nicolas Starkos? Au vrai, qu'était- il, cet aventurier? La Karysta, venue on ne sait d'où, partie pour on ne sait où, pouvait à bon droit passer à l'état de bâtiment suspect! Toutefois, dès qu'il fut redevenu maître de lui- même, le jeune officier repoussa bien loin cette pensée. Puisque Hadjine Elizundo se déclarait indigne de lui, puisqu'elle ne voulait pas le revoir, quoi de plus naturel d'admettre qu'elle s'était volontairement éloignée sous la protection de Xaris.

Eh bien, s'il en était ainsi, Henry d'Albaret saurait la retrouver. Peut-être son patriotisme l'avait-il poussée à prendre part à cette lutte où s'agitait le sort de son pays? Peut-être, cette énorme fortune, dont elle était libre de disposer, avait- elle voulu la mettre au service de la guerre de l'Indépendance? Pourquoi n'aurait-elle pas suivi, sur le même théâtre, les Bobolina, les Modena, les Andronika et tant d'autres, pour lesquelles son admiration était sans bornes?

Aussi, Henry d'Albaret, bien certain qu'Hadjine Elizundo ne se trouvait plus à Corfou, se décida-t-il à reprendre sa place dans le corps des Philhellènes. Le colonel Fabvier était à Scio avec ses réguliers. Il résolut d'aller le rejoindre. Il quitta les îles Ioniennes, traversa la Grèce du Nord, passa les golfes de Patras et de Lépante, s'embarqua au golfe d'Égine, échappa, non sans peine, à quelques pirates qui écumaient la mer des Cyclades, et arriva à Scio, après une rapide traversée.